Le 08 octobre dernier, Francis Kéré ouvrait le Forum International du Cadre de Vie 2026 à Cotonou avec une conviction qui mérite d’être entendue bien au-delà des murs de la salle de conférence. Architecte burkinabè, Prix Pritzker 2022, la plus haute distinction mondiale en architecture, il a formulé en une phrase ce que beaucoup pensent mais que peu osent dire publiquement : « Le modèle occidental a été pensé pour se protéger du froid. Le copier en Afrique ne serait pas le bon choix. »
Cette phrase est une invitation. Une invitation à regarder honnêtement ce que nous construisons, comment nous le construisons, et pour qui.
Des bunkers de béton sous le soleil tropical
Regardez Cotonou. Regardez ses nouveaux quartiers. Regardez les grands ensembles qui sortent de terre. Ce que vous voyez ressemble de plus en plus à ce que vous trouveriez dans une banlieue européenne des années soixante-dix : des blocs de béton, des immeubles-dortoirs, des façades lisses et aveugles qui absorbent la chaleur du matin et la restituent le soir, transformant chaque appartement en étuve.
La Cité Ouèdo en est l’illustration la plus parfaite et la plus problématique. Conçue comme une réponse au déficit de logement, elle emprunte un modèle d’habitat collectif pensé pour des latitudes et des modes de vie radicalement différents des nôtres. Une famille béninoise qui y emménage découvre rapidement ce que les concepteurs n’ont pas pensé : comment faire la cuisine ? Où sécher le linge ? Où les enfants jouent-ils ? Comment supporter la chaleur accumulée dans des pièces ? Le béton, matériau à forte inertie thermique, stocke la chaleur du jour et la libère progressivement la nuit précisément quand on voudrait dormir. Sans climatisation, ces logements sont difficilement habitables. Avec climatisation, leur facture énergétique explose.
C’est le paradoxe fondamental de notre modèle de construction actuel : nous bâtissons des logements qui rendent leurs occupants dépendants d’une énergie que nous n’avons pas en quantité suffisante, pour un confort que nous aurions pu atteindre différemment.
Le béton contre les arbres
Ce choix architectural n’est pas sans conséquences sur notre environnement immédiat. Nous déboisons massivement pour construire. Nous coupons des arbres pour les remplacer par des surfaces minérales qui absorbent et restituent la chaleur. Nous imperméabilisons les sols, aggravant les inondations dont nous avons parlé dans une précédente chronique. Nous faisons disparaître les espaces verts qui régulaient naturellement la température de nos quartiers.
Il fait de plus en plus chaud à Cotonou. Ce n’est pas seulement le changement climatique mondial. C’est aussi le résultat de nos propres choix d’aménagement. Un arbre adulte peut abaisser la température ambiante de 2 à 8 degrés Celsius dans son environnement immédiat. Un quartier arboré est un quartier qui respire. Un quartier de béton est un four. Nous avons choisi le four.
Deux architectes, deux leçons africaines
La réponse à cette impasse n’est pas théorique. Elle existe, elle a été construite, et elle fonctionne.
En 1996, l’architecte zimbabwéen Mick Pearce inaugurait l’Eastgate Centre à Harare, le plus grand complexe commercial et de bureaux du Zimbabwe. Son projet relevait d’un défi simple : comment climatiser un grand bâtiment dans un climat chaud sans recourir à la climatisation ? Sa solution : observer les termitières africaines. Ces constructions naturelles maintiennent une température intérieure stable autour de 30 degrés Celsius même lorsqu’il fait 40 degrés dehors, grâce à un système ingénieux de cheminées de ventilation passive. Pearce a reproduit ce principe dans l’Eastgate Centre : des façades épineuses qui diffusent la chaleur, des ouvertures calculées qui créent des courants d’air naturels par convection, une ventilation passive qui renouvelle l’air sans moteur ni compresseur. Résultat : le bâtiment consomme 90% d’énergie en moins qu’un immeuble classique de taille comparable et économise 35% d’énergie par rapport aux autres immeubles du pays. Sans climatisation. Sans coût énergétique faramineux. En s’inspirant simplement d’une termitière africaine.
Francis Kéré, de son côté, a bâti toute sa carrière sur un principe : construire avec ce que le territoire offre. Terre, granite, bois local, ventilation naturelle par les toitures surélevées. Son école primaire de Gando au Burkina Faso construite avec les habitants, pour les habitants, avec des matériaux locaux, a changé la vie d’un village entier et lui a valu une reconnaissance mondiale. Son message au Forum de Cotonou était direct : « Construire avec la terre, c’est construire moins cher. Mais pour réussir, l’esthétique doit jouer un grand rôle. Si le modèle n’inspire pas, les populations ne l’adopteront pas. »
C’est le défi central. Pas la technique ; elle existe. Pas les matériaux ; ils sont disponibles. C’est la perception.
La brique de terre : un matériau d’avenir mal aimé
Les briques en terre comprimée ou en terre cuite sont des matériaux de construction aux qualités remarquables pour notre climat. Elles régulent naturellement l’humidité intérieure, offrent une excellente isolation thermique. Fraîches le jour, douces la nuit et sont produites localement, créant des emplois et réduisant les importations. Leur coût de production est significativement inférieur à celui du béton.
Pourtant, au Bénin comme dans beaucoup de pays africains, la brique de terre souffre d’une image désastreuse : c’est le matériau des pauvres, des constructions précaires, de ceux qui n’ont pas les moyens de faire autrement. Cette croyance est à la fois inexacte et destructrice. Elle est inexacte parce que la brique de terre stabilisée et bien mise en œuvre est un matériau durable, résistant et performant. Elle est destructrice parce qu’elle pousse des millions de familles africaines à s’endetter pour construire en béton, un matériau importé, coûteux, énergétivore à produire et inadapté à notre climat plutôt que d’utiliser les ressources disponibles chez elles.
Changer cette perception est un combat culturel autant que technique. Il passe par la démonstration : montrer des constructions en terre comprimée qui sont belles, solides et agréables à vivre. Il passe par la formation d’architectes et de techniciens qui maîtrisent ces techniques. Et il passe par une volonté politique de ne plus associer systématiquement modernité et béton.
Ce que nous demandons aux autorités
Le Bénin construit énormément depuis 2016. Routes, logements, bâtiments publics, équipements sportifs : l’effort est réel et visible. Mais pratiquement tous ces édifices sont en béton, conçus selon des modèles importés, par des équipes qui ne connaissent pas toujours nos réalités climatiques et culturelles.
Nous appelons les autorités, Ministère du Cadre de Vie, Ministère de l’Habitat, Ordre des Architectes du Bénin, à inscrire dans les cahiers des charges des marchés publics des exigences de performance thermique adaptées à notre climat, à favoriser les matériaux locaux dans la commande publique, à intégrer la conception bioclimatique dans les cursus de formation des architectes et ingénieurs béninois, et à lancer une campagne nationale de réhabilitation de l’image des matériaux locaux.
Le développement n’est pas de ressembler à l’Occident. C’est de construire notre propre modèle, en phase avec ce que nous sommes, ce que nous vivons et ce que nous avons. Francis Kéré l’a dit mieux que quiconque. Mick Pearce l’a prouvé dans une termitière de Harare. Rodolphe Tchakpala, architecte togolais, a dit : « Si nos villes finissent par ressembler à Paris ou à New-York, c’est que nous avons échoué ». Il est temps que le Bénin l’entende.
Prochain article : Amélioration génétique du cheptel béninois : l’urgence d’une nouvelle ambition
Par Ousman HASSAN, cadre des travaux publics, consultant indépendant en ingénierie, voirie et réseaux divers, éleveur et agripreneur.



