Faites le tour de n’importe quel quartier de Cotonou, Calavi, Godomey ou Porto-Novo. Comptez les centres de formation professionnelle. Comptez ensuite les lieux de culte : églises évangéliques, ministères divins, assemblées de prière installées dans des hangars, des maisons, des garages reconvertis. Le résultat de ce comptage dit tout sur une réalité que nous n’osons pas encore nommer clairement : au Bénin, nous construisons plus de lieux de prière que de lieux de formation. Et nous nous étonnons ensuite que notre jeunesse soit sans emploi.

Cette chronique n’est pas un procès contre la foi. La foi est une affaire personnelle, intime, que chacun a le droit de vivre librement. C’est un procès contre un système qui exploite la misère, détourne la jeunesse de la formation et prospère dans l’absence totale de régulation.

Le chômage transformé en péché

Le Bénin, comme beaucoup de pays d’Afrique de l’Ouest, fait face à un chômage endémique et à un déficit structurel d’opportunités économiques pour sa jeunesse. C’est un problème collectif, politique et économique qui demande des réponses collectives, politiques et économiques : des centres de formation, des politiques d’emploi, des investissements dans les filières porteuses, une adéquation entre l’éducation et les besoins du marché du travail.

Nous avons consacré dans cette chronique plusieurs articles à ces sujets : la réforme du système éducatif, la formation professionnelle dans le BTP, l’élevage comme source de revenus, les transports en commun comme créateurs d’emplois. Ce sont les vraies réponses à la précarité.

Mais il existe une autre réponse rapide, lucrative pour celui qui la propose, et dévastatrice pour celui qui la reçoit. Elle consiste à transformer ce problème structurel en problème individuel. À dire à un jeune sans emploi que s’il ne s’en sort pas, ce n’est pas parce que le système a failli. C’est parce qu’il ne prie pas assez, parce qu’il porte une malédiction familiale, parce qu’il n’a pas encore suffisamment donné au pasteur ou au prophète autoproclamé. Le chômage devient un péché. La solution devient la dîme.

Des charlatans qui s’improvisent hommes de DIEU

Au Bénin, n’importe qui peut ouvrir une église demain matin. Il n’existe pas d’agrément obligatoire, pas de formation théologique requise, pas de contrôle sur les contenus prêchés, pas de vérification de la capacité ou de la sécurité des locaux utilisés. Un homme qui se proclame pasteur est pasteur. Un autre qui se dit prophète est prophète. Un troisième qui ouvre un « ministère divin » dans sa cour peut y convoquer des dizaines de personnes chaque semaine sans rendre compte à personne.

Ces structures se sont multipliées à une vitesse inversement proportionnelle à leur sérieux. Elles ciblent avec précision les personnes les plus vulnérables : les jeunes sans emploi, les familles en difficulté, les personnes malades qui n’ont pas accès aux soins, les femmes seules. Elles leur promettent des miracles financiers, des guérisons divines, des emplois providentiels en échange de temps, d’argent et de soumission totale à l’autorité du pseudo pasteur ou prophète. Des familles se divisent. Des gens cessent de travailler pour passer des nuits entières en prière. Des économies sont englouties dans des offrandes, des personnes malades prient alors qu’elles devraient voir un médecin. Et le lendemain, la misère est toujours là augmentée de la honte d’avoir échoué à croire suffisamment fort.

Ce que d’autres pays africains ont décidé de faire

Le Rwanda a montré qu’une réponse ferme et organisée est possible. Depuis 2018, une loi exige que tout lieu de culte respecte des normes strictes de sécurité, d’urbanisme et de gestion administrative. Elle impose que tout prédicateur dispose d’une formation théologique certifiée. Plus de 10 000 églises non conformes ont été fermées ces dernières années. Le président Kagame a été explicite : « Dans tous les défis de développement auxquels nous sommes confrontés, quel est le rôle de ces églises ? »

Au Kenya, un ancien chauffeur de taxi devenu pasteur autoproclamé a convaincu 450 personnes de jeûner jusqu’à la mort pour « rencontrer Jésus ». Leurs corps ont été retrouvés dans une forêt. Ce drame illustre jusqu’où peut mener l’absence totale de régulation des lieux de culte.

Ailleurs dans le monde, la protection des citoyens contre les faux experts s’étend à tous les domaines. On ne peut pas donner des conseils médicaux, juridiques ou financiers sans une qualification reconnue. Pourquoi serait-il acceptable de promettre des guérisons, des enrichissements miraculeux et des solutions à tous les problèmes de la vie sans aucune formation, aucun contrôle et aucune responsabilité ?

La formation contre la superstition

C’est ici que le lien avec le développement du Bénin devient le plus évident et le plus préoccupant.

Nous avons besoin de maçons VRD, de canalisateurs, de conducteurs d’engins, de techniciens en maintenance, d’éleveurs professionnels, d’infirmiers, d’ingénieurs. Nous avons besoin d’une jeunesse qui croit en son travail, en sa formation, en sa capacité à construire sa vie par ses propres efforts. Nous avons besoin d’une culture du mérite et de l’effort.

Cette culture est directement menacée par le message que délivrent ces pseudo-prophètes : inutile de te former, de travailler, d’épargner, prie, donne, et le miracle viendra. Ce message n’est pas seulement faux. Il est activement destructeur pour un pays qui a besoin de toute l’énergie de sa jeunesse pour se développer.

Quand un jeune passe ses nuits en veillée de prière au lieu de se former, quand il donne sa maigre économie à un pasteur au lieu d’investir dans un outil de travail, quand il attend un miracle au lieu de chercher un emploi, c’est le Bénin entier qui perd.

Ce que nous demandons aux autorités

Nous demandons au gouvernement béninois de s’emparer de ce sujet avec la même détermination qu’il met à construire des routes et à moderniser ses institutions.

Créer un registre national des lieux de culte, avec un agrément obligatoire soumis à des critères de sécurité, de capacité des locaux et de qualification des responsables religieux. Exiger une formation théologique minimale et certifiée pour tout prédicateur exerçant une activité publique. Fermer administrativement les lieux de culte non conformes, exactement comme on ferme un restaurant qui ne respecte pas les normes d’hygiène. Protéger juridiquement les fidèles contre les pratiques d’escroquerie déguisée en religion. Interdire la promotion des prêches de masse avec des prophètes et pasteurs venus profiter de personnes fragiles. Le désespoir et la misère sont devenus des arguments marketing de ces vendeurs d’illusions.

La liberté de culte est un droit fondamental. Elle ne peut pas être le prétexte à l’exploitation de personnes vulnérables par des individus sans formation, sans mandat et sans scrupules.

Le Bénin que nous construisons ensemble ne se bâtira pas sur des miracles promis dans des hangars. Il se bâtira sur des formations, des compétences, du travail et de la rigueur. C’est ce que nous défendons dans cette chronique, semaine après semaine, sujet après sujet.

Prochain sujet :  Construire en Afrique : il est temps de penser depuis l’Afrique

Par Ousman HASSAN, cadre des travaux publics, consultant indépendant en ingénierie, voirie et réseaux divers, éleveur et agripreneur.

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