Elle s’appelle Adjoavi. Elle a trente-huit ans, elle est en fauteuil roulant depuis un accident de la route il y a cinq ans. Chaque matin, elle essaie de sortir de chez elle pour rejoindre son lieu de travail à quelques centaines de mètres. Le trottoir devant sa maison est barré par une rampe privée dont la pente dépasse quarante centimètres par mètre. Elle ne peut pas passer. Elle descend sur la chaussée. Au premier passage piéton, elle s’engage et découvre que de l’autre côté, la bordure n’a pas été abaissée. Vingt-cinq centimètres de dénivelé vertical. Son fauteuil ne peut pas franchir cet obstacle. Elle rebrousse chemin.

Adjoavi n’est pas un cas isolé. Elle est le quotidien de milliers de Béninois en situation de handicap, de personnes âgées, de parents avec des poussettes, qui se heurtent chaque jour à des infrastructures qui semblent avoir été conçues en oubliant leur existence.

Ce que sont les normes PMR et pourquoi elles s’appliquent à tous

PMR signifie Personne à Mobilité Réduite. Cette catégorie est plus large qu’on ne le pense : elle inclut les personnes en fauteuil roulant, les personnes âgées, les femmes enceintes, les personnes se déplaçant avec des béquilles, mais aussi, et c’est souvent oublié, les parents avec des poussettes, les livreurs avec des chariots, les voyageurs avec des valises à roulettes. En somme, à un moment ou un autre de sa vie, chaque être humain est une PMR.

Les normes PMR sont un ensemble de prescriptions techniques qui définissent les caractéristiques minimales que doivent respecter les aménagements urbains pour permettre à tous de circuler librement et en sécurité. Elles ne sont pas des caprices de technocrates. Elles sont la traduction concrète d’un principe fondamental : l’espace public appartient à tous, sans exception.

Ces normes, issues des standards internationaux et largement appliquées dans les pays développés, fixent des exigences précises. Un cheminement piéton doit avoir une largeur minimale de 1,40 mètre libre de tout obstacle. La pente longitudinale d’un trottoir ou d’un cheminement ne doit pas dépasser 5%, avec une tolérance de 8% sur de très courtes distances. Un passage piéton doit être accompagné de part et d’autre d’un abaissement de bordure dont le ressaut résiduel ne peut excéder deux centimètres. Deux centimètres, pas vingt-cinq. Une rampe d’accès privée traversant un trottoir ne peut pas dépasser une pente de 10% sur deux mètres maximum. Au-delà, elle est non conforme et obstrue illégalement le cheminement piéton.

Ce que l’on voit au Bénin

Confrontons ces normes à la réalité de nos villes.

Sur la route des Pêches, des passages piétons sont matérialisés par un marquage au sol et une signalisation verticale en place. Mais de l’autre côté de la chaussée, ces passages débouchent directement sur un caniveau de soixante centimètres de profondeur et d’un mètre de large. Un piéton guidé par la signalisation vers ce passage piéton se retrouve au bord d’un fossé. La question mérite d’être posée sans détour : à quoi sert un passage piéton qui mène à un piège ?

Sur nos trottoirs, les rampes privées, entrées de garages, accès aux commerces, rampes de livraison sont coulées sans aucun égard pour les usagers de l’espace public. Des pentes de quarante centimètres par mètre (40%), soit quatre fois la norme maximale autorisée, transforment le trottoir en slalom impraticable. Pour un fauteuil roulant, c’est un obstacle infranchissable. Pour une personne âgée, c’est un risque de chute à chaque passage. Pour une mère avec une poussette, c’est l’obligation de descendre sur la chaussée avec son enfant.

Les passages piétons eux-mêmes sont souvent surélevés de vingt à vingt-cinq centimètres par rapport à la chaussée, sans aucun abaissement de bordure. Au lieu de faciliter la traversée, ils la rendent impossible pour quiconque ne peut pas enjamber une bordure de cette hauteur.

Le paradoxe du tourisme

Le Bénin investit massivement dans le développement touristique. La route des Pêches elle-même est une vitrine de ce développement. Des hôtels s’y construisent. Des restaurants s’y installent. Des visiteurs internationaux sont attendus. Parmi ces visiteurs, comme parmi tous les voyageurs du monde, une proportion significative est en situation de handicap ou à mobilité réduite.

La question se pose alors, simplement et directement : notre pays est-il accessible aux touristes handicapés ? Un visiteur en fauteuil roulant qui arrive à Cotonou peut-il circuler librement sur nos trottoirs ? Peut-il traverser nos rues en sécurité ? Peut-il accéder à nos plages, à nos restaurants, à nos sites culturels ?

La réponse honnête est non. Et cette réponse a un coût économique, au-delà du coût humain et moral.

Des solutions connues, applicables et peu coûteuses

Intégrer les normes PMR dans nos aménagements urbains n’est pas une révolution technique. Ce sont des prescriptions simples, connues, maîtrisées et peu coûteuses lorsqu’elles sont intégrées dès la conception et non ajoutées en correctif après coup.

Tout passage piéton doit être accompagné d’un abaissement de bordure de part et d’autre, avec un ressaut résiduel maximum de deux centimètres. Cette prescription doit être vérifiée systématiquement avant toute réception d’ouvrage. Tout passage piéton signalisé doit déboucher sur un cheminement praticable. Pas sur un caniveau, pas sur un obstacle, pas sur un terrain non aménagé.

Toute rampe privée traversant un trottoir doit respecter la pente maximale autorisée de 10%. Au-delà, elle est non conforme et doit être reprise aux frais. Ce principe doit être intégré dans les permis de construire et contrôlé par les services techniques des mairies.

Les nouveaux projets routiers et d’aménagement urbain doivent intégrer obligatoirement un chapitre accessibilité PMR dans leurs cahiers des charges, vérifié par le bureau de contrôle et conditionnel à la réception des travaux.

Un appel aux autorités

Nous interpellons le Ministère du Cadre de Vie et les mairies concernées. L’accessibilité n’est pas une option esthétique. C’est un droit fondamental reconnu par la Convention des Nations Unies relative aux droits des personnes handicapées, que le Bénin a le devoir de respecter dans ses aménagements publics.

Construire des infrastructures modernes qui excluent une partie de la population, c’est construire à moitié. Le Bénin que nous bâtissons doit être un Bénin pour tous, sans exception, sans condition, sans obstacle.

Prochain sujet :  Maitrise d’œuvre et qualité des travaux routiers au Bénin. Qui surveille les gardiens ?

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