Il est sept heures du matin. Vous attendez de traverser à un passage piéton. Un zémidjan arrive en sens inverse sur votre voie, grille le feu rouge sans ralentir, vous frôle, et disparaît dans la circulation sans que personne ne réagisse. Cinq minutes plus tard, vous voyez un agent de police arrêter une voiture pour excès de vitesse. Le zémidjan, lui, est loin.
Cette scène résume à elle seule le paradoxe qui tue des Béninois chaque jour.
Les chiffres que personne ne veut entendre
Le Centre National de Sécurité Routière est formel : le Bénin enregistre chaque année en moyenne près de 5 000 accidents corporels, avec plus de 700 tués et près de 6 000 blessés. Trois morts par jour. Chaque jour. Sans exception et je suis persuadé que c’est très en deçà de la réalité.
Dans cette hécatombe, les motocyclistes, zémidjans en tête, sont impliqués dans 75 à 80% des accidents. Ce chiffre n’est pas une estimation approximative. C’est une réalité documentée, connue des autorités, reconnue par les spécialistes. À Cotonou, les engins à deux roues représentent plus de 80% des moyens de déplacement. Ils sont partout, en permanence, sur tous les axes. Et la majorité de leurs conducteurs n’ont jamais appris le code de la route.
Et c’est là le cœur du problème. Au Bénin, savoir équilibrer une moto suffit pour s’estimer conducteur. Pas de formation obligatoire. Pas d’examen. Pas de permis pour les cylindrées inférieures à une certaine puissance. Un homme qui a appris à rouler dans sa cour peut le lendemain se retrouver sur une avenue à fort trafic, transportant un passager, sans avoir jamais entendu parler de priorité à droite, de distance de sécurité ou de signification d’un feu orange.
Une loi à géométrie variable
Ce qui choque, au-delà des accidents, c’est le traitement profondément inégal qui est réservé aux différentes catégories d’usagers.
Les radars de contrôle de vitesse ciblent exclusivement les voitures. Les motocyclistes font-ils moins d’excès de vitesse ? Quiconque observe la circulation à Cotonou connaît la réponse. Les motos se faufilent à grande vitesse entre les véhicules, remontent les files à contresens, grillent les priorités, ignorent les feux. Mais le radar, lui, ne les voit pas. Ou plutôt, il choisit de ne pas les voir.
Quand un accident implique une voiture et une moto, le réflexe quasi systématique est de se tourner vers l’automobiliste. La croyance dit qu’il peut payer vu qu’il est en voiture. Le motocycliste, lui, circule souvent sans assurance, parfois sans plaque lisible, toujours avec la certitude tranquille que rien de grave ne lui arrivera administrativement. Cette impunité n’est pas accidentelle. Elle est structurelle.
L’absurdité de la non-assurance obligatoire
Voici une réalité juridique et économique que personne ne semble vouloir corriger : les motos ne sont pas soumises à l’obligation d’assurance au même titre que les autres véhicules motorisés.
Les conséquences sont absurdes et injustes. Un automobiliste, assuré au tiers, a un accident avec un motocycliste dont la faute est établie. Son assureur refuse de prendre en charge ses réparations. Le motocycliste n’étant pas assuré, il n’y a pas de tiers responsable solvable vers qui se retourner. L’automobiliste, victime d’un conducteur fautif, paie ses réparations de sa propre poche. Le motocycliste, responsable de l’accident, repart sans conséquence financière.
Cette situation est inacceptable. Elle crée une catégorie d’usagers de la route qui circulent sans filet de responsabilité, causant des dégâts humains et matériels considérables sans jamais en assumer le coût. L’assurance responsabilité civile doit être obligatoire pour toute moto circulant sur la voie publique, quelle que soit sa cylindrée. C’est une mesure de justice élémentaire envers toutes les victimes d’accidents impliquant des deux-roues.
Des comportements qui défient toute règle
L’impunité a produit une culture de la route chez certains motocyclistes qui dépasse la simple ignorance des règles. C’est une transgression assumée et revendiquée.
On les voit forcer le passage dans les carrefours sans marquer l’arrêt. Remonter les files à contresens sur des kilomètres. S’engager sur des voies à sens unique dans le mauvais sens. Ne pas respecter les injonctions des forces de l’ordre et parfois en accélérant délibérément pour leur échapper. Circuler sans casque, avec deux ou trois passagers, des charges déséquilibrées, des téléphones à la main. Ces comportements ne sont pas anecdotiques. Ils sont quotidiens, généralisés, et tolérés. Les opérations ponctuelles de contrôle routier n’ont, eux aussi, qu’un effet ponctuel et ne durent jamais dans le temps. Ma proposition de créer une brigade invisible de répression des infractions routières est une solution pour mettre fin à cette dangereuse pagaille (Matin Libre du 24/07/26)
Pendant ce temps, une famille est endeuillée. Une femme perd son mari. Des enfants perdent leur père. Un père perd son enfant. Chaque jour. Trois fois par jour, en moyenne.
Des questions qui ne peuvent plus attendre
Nous posons ces questions directement aux autorités compétentes : Ministère de l’Intérieur, CNSR, Ministère du Cadre de Vie et des Transports.
Pourquoi les radars de contrôle de vitesse ne ciblent-ils pas les motocyclistes ? Pourquoi les deux-roues ne sont-ils pas soumis à l’obligation d’assurance responsabilité civile comme tous les autres véhicules motorisés ? Pourquoi un motocycliste sans permis, sans assurance et sans casque peut-il circuler librement pendant que l’automobiliste est verbalisé pour un excès de vitesse ? Quand les zémidjans seront-ils soumis à un examen d’aptitude minimale au code de la route avant d’être autorisés à transporter des passagers ?
La campagne AGIR du CNSR dit que le Bénin veut réduire de moitié le nombre de morts sur ses routes d’ici 2030. Cet objectif est noble. Mais il est inaccessible si 75 à 80% des accidents impliquent une catégorie d’usagers que la loi traite avec une indulgence inexplicable.
Arrêter le massacre sur nos routes passe obligatoirement par là. Pas seulement par la sensibilisation. Par des actes. Par des textes. Par une égalité de traitement entre tous les usagers de la route. Devant la mort, il n’y a pas de petits et de grands véhicules. Il y a des familles qui pleurent.
Prochain sujet : Accessibilité PMR au Bénin : nos villes sont-elles interdites aux plus vulnérables ?
Par Ousman HASSAN, cadre des travaux publics, consultant indépendant en ingénierie, voirie et réseaux divers, éleveur et agripreneur.


