Permettez-moi de commencer par une image. Un jeune Béninois obtient son baccalauréat après des années d’efforts. Sa famille est fière, et elle a raison de l’être. Il s’inscrit à l’université, suit un cursus de trois, quatre ou cinq ans, obtient sa licence ou son master. Et au bout de ce parcours long et coûteux, il se retrouve face à un marché du travail qui n’a pas d’emploi à lui offrir. Pas parce qu’il manque de valeur. Mais parce que ce que le système lui a appris ne correspond pas à ce dont le Bénin a besoin.
Cette image n’est pas exceptionnelle. Elle est le quotidien de milliers de jeunes béninois chaque année. Et elle est le symptôme d’un système éducatif qui n’a pas encore opéré sa mue.
Le Président Romuald Wadagni a abordé ce sujet pendant sa campagne, et il a eu raison de le faire. La réforme du système éducatif revêt une importance capitale dans la construction du Bénin de demain. Les propositions que je formule ici ne s’inscrivent pas en opposition à cette vision. Elles cherchent à l’enrichir et à la concrétiser, depuis le terrain, avec les yeux d’un technicien.
Un diagnostic lucide
Malgré plusieurs tentatives de réforme depuis l’indépendance, nos programmes scolaires restent fondamentalement inadaptés aux besoins économiques actuels du Bénin. Le système forme majoritairement des diplômés de l’enseignement général dans un pays qui a un besoin croissant d’artisans qualifiés, de techniciens compétents, d’ingénieurs opérationnels et de professionnels capables de porter son développement industriel, agricole et infrastructurel.
Les filières techniques et professionnelles existent, mais elles sont stigmatisées. Elles sont perçues comme la voie des mauvais élèves, le choix par défaut de ceux qui n’ont pas réussi ailleurs. Cette perception est fausse, injuste et coûteuse pour le pays. Un maçon VRD certifié, un ingénieur agronome bien formé, un technicien en maintenance électrique compétent ou un mécanicien industriel sont des profils rares, recherchés et bien rémunérés. Mais nos familles ne le savent pas, parce que personne ne le leur dit clairement.
Il ne s’agit pas de supprimer l’enseignement général. Il est indispensable à la formation de citoyens capables de penser, d’analyser et de s’adapter. Il s’agit de rééquilibrer profondément le système en faveur des filières qui correspondent aux besoins réels de notre pays.
Savoir ce dont on a besoin avant de former
Toute réforme sérieuse doit commencer par une question simple : de quels profils le Bénin a-t-il besoin, aujourd’hui et dans les dix prochaines années ? Cette question, personne ne se l’est posée de façon rigoureuse et indépendante.
Je propose la création d’un Observatoire National Indépendant des Besoins en Ressources Humaines. Cet organisme, à financement mixte associant l’État et le secteur privé pour garantir son autonomie, aurait pour mission de produire une carte nationale des compétences nécessaires, mise à jour tous les trois ans et projetée à cinq, dix et quinze ans. Ses conclusions seraient publiques et accessibles à tous : établissements scolaires, familles, élèves, entreprises.
Orienter sans contraindre, c’est possible. Pas d’obligation, pas de quota imposé. Mais des conseillers d’orientation formés et déployés dans tous les établissements secondaires, capables de présenter les filières techniques avec la même fierté que les filières générales. Des entreprises associées au dispositif via des contrats de professionnalisation : elles accueillent des élèves de lycées professionnels en alternance et bénéficient en retour de réductions fiscales. L’élève se forme, perçoit une rémunération et découvre le monde professionnel. L’entreprise gagne une ressource humaine et contribue à former la main-d’œuvre dont elle aura besoin demain. Tout le monde est gagnant.
Réécrire les programmes, former les enseignants
Des programmes réformés sans enseignants capables de les dispenser ne servent à rien. Depuis l’avènement du gouvernement de la rupture de l’ancien Président Patrice TALON, l’État béninois a engagé des efforts dans la formation des enseignants. C’est une base positive qu’il convient de saluer et de compléter. Car tous les secteurs ne sont pas encore couverts. Les filières du BTP, de l’agriculture, de l’élevage, du numérique et de l’industrie manquent encore d’enseignants formés à leurs réalités.
Une solution pragmatique mérite d’être explorée : les enseignants-praticiens. Des professionnels en activité qui interviennent à temps partiel dans les lycées techniques. Un conducteur de travaux qui enseigne le métré ou le chiffrage. Un vétérinaire qui forme aux bonnes pratiques d’élevage. Un développeur qui initie aux langages informatiques. Ces profils transmettent non seulement des compétences mais aussi une culture professionnelle que les enseignants théoriques ne peuvent pas toujours offrir.
La réforme des programmes eux-mêmes doit associer conseillers pédagogiques, professionnels des métiers concernés et enseignants. Elle doit s’inscrire dans un délai maximal de trente-six mois, avec une phase pilote dans un échantillon d’établissements avant toute généralisation. Et elle doit prévoir une révision obligatoire tous les cinq ans pour éviter que les nouveaux programmes ne deviennent à leur tour aussi obsolètes que ceux qu’ils remplacent.
Réformer le supérieur
La réforme ne peut pas s’arrêter au secondaire. L’université béninoise souffre des mêmes maux : des filières en sureffectif sans débouchés réels, une déconnexion entre les contenus enseignés et les besoins du marché, et une culture de la formation longue qui tarde à intégrer les formats courts et professionnalisants.
La création de cursus professionnelles courts de deux à trois ans, directement connectées aux besoins du marché, et le développement de formations en alternance université-entreprises constitueraient une réponse concrète à cette inadéquation. Des jeunes formés plus vite, mieux orientés, et immédiatement opérationnels à leur entrée dans la vie active.
Changer les mentalités : le chantier le plus difficile
Je ne me fais pas d’illusion. La réforme éducative est le chantier le plus complexe de tous les sujets que j’ai abordés depuis le début de « La voix du praticien ». Pas pour des raisons techniques. Les solutions existent et sont connues. Mais parce qu’elle touche à des représentations culturelles profondément ancrées, à des corporatismes puissants et à des habitudes institutionnelles résistantes au changement.
Changer la perception des filières techniques nécessite du temps, de la constance et une volonté politique qui ne se laisse pas décourager par les premières résistances. Il faudra montrer des résultats concrets : des jeunes techniciens qui réussissent, qui gagnent bien leur vie, qui sont respectés dans leur communauté. Ces exemples sont les meilleurs arguments.
Le Bénin ne manque pas de talent. Il manque d’un système qui oriente ce talent vers là où le pays en a le plus besoin. C’est une réforme que nous devons à notre jeunesse.
Prochain sujet : Motocyclistes au Bénin, l’impunité qui tue.
Par Ousman HASSAN, cadre des travaux publics, consultant indépendant en ingénierie, voirie et réseaux divers, éleveur et agripreneur.



