Je suis éleveur. Pas en théorie. En pratique, avec les contraintes quotidiennes que cela implique. C’est depuis cette position que je veux parler aujourd’hui de l’élevage au Bénin, secteur vital pour des millions de familles béninoises, et pourtant qui ne couvre que 49% des besoins du pays en viande et ceci malgré toutes les actions des politiques publiques.
Le Bénin dispose d’un potentiel considérable dans ce domaine. Le cheptel est important, la main-d’œuvre disponible, et les matières premières nécessaires à l’alimentation animale sont produites en quantité suffisante sur notre territoire. Pourtant, la grande majorité des éleveurs, en particulier les petits producteurs, peinent à dégager des revenus décents. Pourquoi ? Parce qu’un obstacle économique fondamental paralyse le secteur : le coût de l’alimentation animale.
Le nerf du problème
L’alimentation représente environ 40 à 70% du coût de production d’un animal à l’abattage : selon les espèces et le type d’élevage (reproduction ou embouche). Cette réalité économique écrase les marges des petits éleveurs qui achètent leurs intrants au détail, sans pouvoir négocier les prix, sans accès aux économies d’échelle que seuls les grands opérateurs peuvent mobiliser. Le résultat est prévisible : une production insuffisante, des animaux sous-alimentés, et des éleveurs qui survivent plutôt qu’ils ne prospèrent.
Des groupements d’éleveurs existent localement et pratiquent parfois des achats groupés. C’est une démarche positive, mais elle reste fragmentée et limitée à des périmètres géographiques étroits. Ce qu’il manque, c’est une structure nationale capable de mutualiser ces achats à grande échelle et de faire baisser structurellement le coût de l’alimentation pour tous les éleveurs béninois.
La Centrale Nationale d’Achat des Aliments Bétail
Il est vital de créer une Centrale Nationale d’Achat des Aliments Bétail. Appelons la CNAAB.
Son principe est simple : acheter en très grandes quantités pour obtenir des prix que les éleveurs individuels ne peuvent jamais négocier seuls, puis redistribuer ces aliments aux éleveurs avec une petite marge permettant à la structure de s’autofinancer progressivement.
Cette centrale serait publique, mais sa gouvernance serait mixte. Les représentants des éleveurs siégeraient au conseil d’administration ; ils doivent être co-acteurs du système, pas simples bénéficiaires. Un audit annuel indépendant, publié et accessible, garantirait la transparence de la gestion. La direction serait recrutée sur des critères stricts de compétence. Ces garde-fous ne sont pas des détails. Ils sont la condition de la crédibilité et de la durabilité de la structure.
La CNAAB s’appuierait sur les groupements d’éleveurs existants comme relais locaux. Sa gouvernance bénéficierait également de l’implication du ministère de l’agriculture, de l’élevage et de la pêche, tutelle naturelle du secteur, ainsi que de l’agence pour le développement de l’élevage des ruminants créée en juillet 2025 et dont le nouveau directeur général est lui-même éleveur. C’est un signal positif et la preuve que le gouvernement reconnaît la valeur de l’expertise pratique. Cette agence et la CNAAB auraient tout à gagner à travailler en synergie plutôt qu’en parallèle.
Une montée en puissance progressive
La CNAAB n’a pas vocation à rester un simple intermédiaire commercial. Elle est conçue pour évoluer en trois phases.
Dans un premier temps, elle achète des aliments finis et les redistribue aux éleveurs à prix réduit. C’est la phase de démarrage, la plus simple à mettre en œuvre et la plus rapide à produire des effets visibles.
Dans un deuxième temps, elle achète les matières premières brutes : maïs, soja, tourteaux de coton, produits en quantité suffisante au Bénin et les transforme localement en aliments composés. Cette étape réduit encore les coûts et rend la filière moins dépendante des fluctuations des marchés internationaux.
Dans un troisième temps, des unités de transformation sont créées dans chaque département. Elles rapprochent la production des éleveurs, réduisent les coûts de transport, créent des emplois locaux et s’inscrivent dans une logique de développement territorial équilibré comme le veut le président de la République, Son Excellence Romuald WADAGNI.
Au-delà de l’alimentation
Réduire le coût de l’alimentation est le levier principal, mais il ne peut pas être le seul. Un éleveur performant a aussi besoin d’un accès facilité aux soins vétérinaires : vaccination groupée, médicaments à prix réduit, et d’une formation aux bonnes pratiques d’élevage : nutrition animale, hygiène, gestion d’un troupeau. Ces éléments complémentaires doivent s’inscrire dans un programme intégré d’appui à l’élevage, dont la CNAAB et l’agence pour le développement de l’élevage des ruminants seraient les pivots.
L’accès au financement est également un obstacle majeur pour les petits éleveurs. Un mécanisme de crédit adapté, s’appuyant sur les groupements existants comme garants collectifs, permettrait de lever ce frein sans créer une nouvelle bureaucratie.
Un investissement rentable pour l’État
Soutenir l’élevage, ce n’est pas dépenser. C’est investir. Des éleveurs qui prospèrent, ce sont des familles qui mangent mieux, des revenus qui augmentent, des impôts qui rentrent et une dépendance aux importations de viande qui diminue. Le Bénin a tout à gagner à prendre ce secteur au sérieux.
La CNAAB n’est pas une idée nouvelle dans son principe. Des structures similaires ont fonctionné dans d’autres pays africains. Ce qui serait nouveau au Bénin, c’est la rigueur de sa gouvernance et la clarté de sa feuille de route. C’est précisément ce qui ferait la différence.
Prochain article : Épaves sur nos routes : jusqu’à quand accepterons-nous l’inacceptable ?
Par Ousman HASSAN, cadre des travaux publics, consultant indépendant en ingénierie, voirie et réseaux divers, éleveur et agripreneur
