On ne l’a plus entendu depuis un moment. L’ancien Ministre d’Etat, en charge de l’Economie et des finances rompt le silence. Dans un entretien exclusif, Komi Koutché se prononce sur l’élection à la magistrature suprême de Romuald Wadagni et ses premiers actes. Pour le natif de Bantè, l’actuel chef de l’Etat a des qualités essentielles pour faire le job. Il revient sur ses rapports avec le Président Wadagni, les 10 ans de gestion de Talon et ses perspectives d’avenir.
Interview
Matin Libre : Depuis le 12 avril dernier, un nouveau vent souffle sur le pays. Que pensez-vous du nouveau President RW ?
Komi Koutche : Je m’en voudrais de commencer sans profiter de cette belle occasion que vous m’offrez, pour adresser mes affections et mes pensées les plus profondes au peuple béninois, puisque cela fait quand même un temps que je ne me suis plus prononcé.
Sur votre question, Il nous faut situer le débat au niveau personnel et au niveau des questions qui touchent à la vie de notre pays.
Au niveau personnel, nous n’avons pas été amis auparavant, mais nous avons toujours entretenu des relations humaines fondées sur un respect franc et sincère, depuis notre passation de charges en 2016. On se parlait de temps en temps. À travers nos échanges, j’ai perçu chez lui des qualités essentielles : l’authenticité, l’humilité et la sagesse. Pour vous en donner un exemple, il m’appelait « grand frère » jusqu’à ce que je le lui refuse, puisqu’il est mon aîné de trois mois.
Revenons à présent aux questions qui concernent la vie de notre pays. Il a certainement été parmi les personnalités les moins clivantes qui ont travaillé aux côtes du President Talon ces 10 dernières années à la tête de notre pays. Dans l’absolu, il mériterait mieux d’être le produit d’une élection organisée dans les règles de l’art et non le dépositaire ou bénéficiaire d’un processus dont chacun est conscient de la nature et sur lequel je ne souhaite m’étendre car cela ne servirait à rien. Il a les capacités de faire le job, s’il s’en donne les moyens et conserve ses propres qualités personnelles. Il faut bien dans tous les cas que le pays soit dirigé. Avançons donc. Le temps nous permettra d’aviser.
Mais pourquoi ne vous a-t-on pas vu lui faire campagne ?
Il ne m’a pas abordé dans ce sens, sans doute parce qu’il n’y avait pas d’enjeu ou parce que la machine politique qu’il emprunte le lui a déconseillé. Toutefois, il y avait des jeunes autour de moi qui lui étaient favorables. Certains m’ont abordé et je leur ai conseillé de suivre leur intuition. Il connaît personnellement certains, et ils ont été en contact, sans qu’il n’en résulte quelque chose de concret, précisément parce qu’il n’y avait pas d’enjeu.
Vous savez vous-mêmes tout ce que vous avez observé comme vague de ralliements de la dernière minute, sous le fameux prétexte ‘’Wadagni n’est pas Talon’’ n’était que de la comédie dépourvue de toute vraie sincérité militante.
Que pensez-vous de ses premiers pas, notamment de ses premières mesures et du dégel diplomatique avec les pays de la sous-région ?
Il est encore trop tôt pour porter un jugement. Pour l’instant, il ne s’agit que d’annonces qui participent d’une stratégie de neutralisation des consciences. Elles visent à faire baisser les tensions et à donner aux citoyens le sentiment que les choses commencent à changer, le temps pour le gouvernement de déployer progressivement son agenda. C’est dans le genre de maman qui trouve quelque chose pour occuper son bébé qui pleure pour avoir le temps de s’occuper du ménage. Attendons donc de disposer de davantage d’éléments pour en apprécier objectivement la portée.
Quant au dégel avec les pays de la sous-région, il est dans l’intérêt du Bénin comme des pays concernés que les relations se normalisent. Nos peuples sont liés, et il est absurde de leur faire porter le poids des tensions entre États et autorités. Nos économies sont, elles aussi, fortement interdépendantes. Je crois d’ailleurs que le président Patrice Talon avait lui-même compris que le Bénin était le principal perdant de cette stratégie contestable de la CEDEAO et qu’il avait tenté d’engager une normalisation des relations. Je me souviens notamment de la visite de l’ex-ministre des Affaires étrangères au Mali dans ce contexte. Mais la crise de confiance avait atteint un niveau presque irréversible. Si un changement de visage peut contribuer à améliorer la situation, ce serait déjà une avancée.
Parlez-nous un peu de votre situation judiciaire?
Dans la vie d’une nation comme dans celle d’un individu, il y a toujours des épreuves. L’essentiel est d’en tirer les enseignements nécessaires pour avancer. Le tribunal des hommes m’a attribué tous les torts, mais celui de ma conscience m’accorde un acquittement sans appel. C’est, à mes yeux, le plus important. Vous connaissez vous-mêmes les dessous de ces affaires. J’ai choisi d’avancer dans la vie et de laisser le temps faire son œuvre. La vérité finira par éclater, même si, à bien y regarder, elle crève l’œil. La plupart des ressources humaines que j’ai identifiées et qui m’ont accompagné dans les différentes fonctions que j’ai occupées figurent parmi les rares cadres locaux ayant continué à servir l’État au cours des dix dernières années, parfois aux mêmes postes, parfois à des responsabilités plus élevées. Il convient donc de méditer ce paradoxe : celui d’un prétendu chef détourneur qui se serait entouré, dans ses supposés champs de crimes, de cadres intègres et compétents. Ce n’est pas de l’ironie : ces cadres sont réellement intègres, compétents et dévoués à la cause nationale. Mon seul souci a toujours été de donner le meilleur de moi-même à mon pays, en m’entourant des meilleurs profils partageant les mêmes valeurs. J’en profite pour féliciter ceux d’entre eux qui, grâce à leurs qualités exceptionnelles, ont continué à servir notre pays au cours des dix dernières années, dans les mêmes fonctions ou à des postes plus élevés, certains ayant même été récemment promus au sein du gouvernement. Je ne doute pas qu’ils continueront à faire ce qu’ils savent faire de mieux : servir la cause nationale avec loyauté et détermination. Ce qui compte, c’est le Bénin. Avançons donc.
Tout ceci vous amène-t-il à nourrir une amertume vis-à-vis de ceux que vous pouvez considérer comme vos bourreaux en l’occurrence le President Talon
La principale victime d’une telle amertume serait moi-même car je serais continuellement en train de m’imposer une souffrance inutile. Il y a toujours une raison à tout dans la vie. Il faut juste se donner les moyens d’identifier cette raison et de l’utiliser à bon escient.
Le président Patrice Talon a été à la tête de notre pays pendant dix ans. Il a, je l’imagine, agi à tout moment, en tout lieu, et en toute circonstance selon son libre arbitre. Chacun des Béninois que nous sommes, a été affecté à sa manière. Certains dans la douleur et d’autres dans la joie, en fonction du positionnement de chacun. Il a réussi à bâtir un système qui, quoique décrié par nous tous, aurait pu lui permettre de continuer à la même position à la tête de notre pays. Il a choisi de quitter en gardant cependant, le jeu fermé pour contrôler sa succession. Ce n’est pas l’idéal auquel nous avons toujours prétendu. Mais c’est déjà un pas. Saluons-le pour ce qu’il a pu accomplir de bien pour notre pays, et méditons sur ce que nous avons déploré tout en souhaitant le meilleur pour notre pays. Aucun peuple ne peut avancer s’il reste accroché au rétroviseur. Le plus important, c’est notre pays.
Tout ceci vient-il vraiment de votre cœur vraiment ?
Et que pourrais-je faire d’autre si ce n’était pas le cas ? il est vrai que la crise de confiance est telle que l’on se fait très peu confiance et l’on a tendance à douter de tout. Mais moi je vis par des valeurs et ma parole représente mon cœur, mon âme, et moi-même. Les grandes questions d’un pays dépassent les ressentiments personnels. D’un point de vue strictement personnel, permettez-moi de rappeler que nous tous qui avons servi sous le président Boni Yayi devons aussi une partie de notre parcours à Monsieur Patrice Talon. Qu’on le veuille ou non, son implication dans l’accession du President Boni Yayi au pouvoir ne peut être occultée par l’histoire de notre pays, même si les deux hommes se sont ensuite brouillés et que le peuple, en a payé le prix. Pour ma part, je peux également dire qu’il ne m’a pas pour autant fermé la porte. Il a plus d’une fois, reçu des personnes supposées proches de moi et leur a clairement indiqué qu’il y avait un temps pour toute chose, et que son intention était de trouver une solution permettant de réunir tous les enfants du pays — moi surtout y compris — autour du développement. Ce discours était d’ailleurs devenu le mantra des jeunes aspirants politiques des deux blocs de la majorité présidentielle de ma localité. Par ailleurs, des Chefs d’Etat ont même offert leur implication et designer un des leurs pour faciliter. Il ne s’y est pas opposé. Il a même offert des rendez-vous en marge de sommets de chefs d’État, auxquels je n’ai pas pu répondre pour des raisons strictement personnelles. C’est vous dire que ce n’est pas de considérations personnelles qu’il s’agit. La politique est un monde avec une rationalité totalement à part. J’ai choisi de faire la politique et je porte la croix qui va avec.
Comme vous le savez, un régime est un système, et tout système comporte une diversité d’agendas personnels. Chacun y poursuit indirectement ses propres objectifs. Mais le chef en devient le bénéficiaire immédiat et en assume aussi la responsabilité. Il suffit d’observer attentivement pour comprendre que, derrière le zèle avec lequel certains ont mené la traque contre plusieurs d’entre nous, il ne s’agissait pas seulement de neutraliser les voix dissidentes afin de faciliter la tâche à Patrice Talon. Il y avait aussi d’autres calculs : se baliser soi-même le chemin de l’après- Talon ou préparer celui de son mentor au sein du même système. Mais les lois naturelles sont infaillibles : certains en subissent déjà les revers et d’autres sont sur la liste d’attente. Il y en a qui affirmaient, dans ce pays, qu’il n’existait pas d’exilés politiques, mais seulement des fugitifs, et qu’il fallait faire confiance à la justice nationale. Certains d’entre eux sont aujourd’hui en cavale, alors que cette même justice est toujours en place. D’autres ont carrément experimenté le même dispositif dont ils vantaient le mérite et faisaient tourner eux-mêmes au quart de tour contre ceux qu’ils considéraient comme des menaces. Je ne me réjouis pas de leur sort ; bien au contraire, je prie pour eux. Mais il est parfois utile de rappeler ces exemples pour montrer combien il est essentiel de travailler au vivre-ensemble, dans le respect de nos valeurs cardinales de fraternité, de justice et de travail. Tel est le sens de mon engagement. Il ne s’agit donc pas de questions personnelles.
Un mot sur le bilan des 10 ans passée ?
Sur le plan de notre vivre ensemble, je préfère laisser à chacun le soin de faire son propre bilan.
Sur le plan des actions du gouvernement, nul doute que des avancées ont été notées sur le plan infrastructurel. Cotonou a connu une modernisation fulgurante. On aurait toutefois souhaité que cette dynamique s’inscrive dans celle d’un aménagement plus équilibré du territoire.
Un travail remarquable a également été accompli pour faire de notre état civil l’un des systèmes les plus modernes. Alors que, dans certains pays dits développés, la plupart des pièces et documents administratifs exigent encore une présence physique, le Bénin a progressé au point de permettre à ses citoyens d’obtenir leurs documents où qu’ils se trouvent dans des délais qui défient tout entendement. C’est important pour le développement d’un pays.
Évidemment, certains me demanderont ce que je pense du coût de ces avancées. Cet aspect relève de la responsabilité de ceux qui y ont été impliqués, ainsi que du rôle des organes de contrôle de l’État. Toute personne exerçant une fonction publique demeure moralement responsable de ses actes et, selon qu’elle agit avec probité ou non face à la souffrance des populations, reste soumise à la loi naturelle de compensation. Pour ma part, je me limite à donner mon opinion sur ce que j’observe. Je suis à une étape de la vie à laquelle ce qui compte pour moi le plus, c’est la paix avec moi-même et la conformité aux directions données par la boussole intérieure qui m’habite. Tout le reste n’est que superflu.
Sur plan le economique par contre, j’ai des réserves en raison de la contradiction que l’on peut noter en confrontant certains discours officiels et les données de performances attribuées à notre économie.
En effet, sur les 10 dernières années, d’après les données et communications officielles, l’économie béninoise aurait été l’une des plus résilientes avec une croissance robuste d’une moyenne au-dessus des 6% et des piques allant à 7.5%. Il y aurait eu certes, un léger repli de croissance en 2020 du fait du choc du COVID. Mais l’année d’après, le taux de croissance a rebondi de près de 90% de sa valeur de 2020 pour dépasser les 7%. En clair, il s’agirait véritablement d’une croissance economique forte, robuste, et surtout résiliente.
Dans le même temps, la progression démographique moyenne est restée largement inférieure au taux de croissance économique moyenne sur la période. Il devrait donc en résulter une amélioration du revenu moyen par habitant, ce qui devrait en principe se traduire par une amélioration des conditions de vie, d’autant que le second quinquennat du président Patrice Talon avait été présenté comme celui du « social ». La dynamique était même symbolisée par un slogan : ‘’du social guijoooo’’’. Cela supposait des choix budgétaires donnant la priorité aux actions ayant un impact direct sur les conditions de vie des populations.
Pourtant, dans une récente publication sur l’un de ses réseaux sociaux, le président du Conseil économique et social, figure majeure du pays, a annoncé une activité à laquelle devait participer le directeur national de la BCEAO et indiqué ceci, je cite : ‘’ 72.9 % de la population active de notre pays vit en situation de sous-emploi. Et pour LA GRANDE MAJORITE DES MENAGES, un seul accident de santé, un sinistre, un seul choc economique suffit à effacer des années d’efforts’’. Fin de citation. Cette affirmation révèle un niveau de vulnérabilité que la nature de l’économie supposée avoir été bâtie ces dix dernières années dont cinq ont été dévolues au social, ne saurait entretenir.
Par ailleurs, lors du lancement de son projet de société, vous avez certainement entendu le President Wadagni lui-même, déclarer que l’extrême pauvreté se trouve aux portes de Cotonou. Le porte-parole du gouvernement, Wilfried Houngbedji présent dans la salle, a d’ailleurs acquiescé d’un mouvement de tête d’une rare violence, confirmant ainsi la portée de cette déclaration. Une croissance aussi robuste et résiliente ne devrait pas laisser subsister un tel niveau de pauvreté aux portes de Cotonou qui d’ailleurs a été le réceptacle des investissements les plus structurants de ces dernières années.
Le Benin a récemment célébré son classement au rang d’un des champions de la transparence budgétaire active. Ce qui suppose entre autres, une participation citoyenne au processus budgétaire. Si les deux déclarations ci-dessus sont vraies, peut-on considérer que les citoyens ont participé au processus budgétaire à leur propre détriment au point de ne pas influencer des choix qui améliorent leurs conditions de vie ?
Il est à noter que l’éradication dès les premières heures de 2016, des sources indépendantes d’information qui existaient auparavant, est un fait qui limite les possibilités d’informations alternatives ou comparatives. Par le passé, des organisations comme le patronat, le Conseil des investisseurs privés, les égreneurs ou encore la société civile pouvaient produire des analyses contradictoires. Ces contributions enrichissaient le débat public et permettaient à l’opinion de se former à partir de sources diverses. Même si je n’ignore pas que l’Etat est le seul légitime à produire l’information officielle, l’existence de contradiction enrichirait les débats et limiterait le doute sur les données officielles.
Comme vous le constatez, je n’ai fait que prendre les chiffres en l’état et les confronter aux discours officiels. Dans un tel contexte, vous comprenez que je ne puisse pas m’enthousiasmer pour des chiffres sur lesquels je me questionne moi-même.
Un mot à l’endroit du nouveau President ?
Je lui souhaite beaucoup de courage, de chance, et de succès. C’est le pays qui compte. C’est ce que nous avons en commun et il est au-dessus de nos individualités.
Pourriez-vous nous dire sur vos plans pour le futur ?
Dans quelques semaines, je fermerai mes 50 ans. A ce tournant, de la vie, toute personne doit se focaliser sur deux priorités à savoir : (i) construire les conditions d’une paix réelle et profonde en soi, et avec soi-même, et (ii) se mettre à la disposition des plus jeunes générations pour ceux qui parmi eux le désirent. C’est ce à quoi je m’attelle tout en maintenant infaillible, mon engagement pour mon pays. Vous savez, l’issue des combats de la vie n’est pas en faveur de l’homme le plus rapide ou l’homme le plus fort. Tôt ou tard, l’homme qui réussit, c’est l’homme qui a foi qu’il peut réussir ; la vraie réussite étant la capacité à réaliser ses objectifs dans la vie sans enfreindre aux droits des autres.



