Au cours d’un entretien diffusé dimanche dernier sur E-télé, le philosophe politique et essayiste Éric Arnaud Aguénounon a livré une lecture critique de l’architecture institutionnelle béninoise. Entre réserves sur le Sénat, inquiétudes face à l’effacement du débat politique et attentes à l’égard du nouveau pouvoir, ses propos invitent à interroger les fondements mêmes de la démocratie.

 Il fallait l’écouter jusqu’au bout pour saisir la portée de son propos. Dimanche dernier, sur le plateau de la télévision E-télé, l’abbé Éric Arnaud Aguénounon, philosophe politique, essayiste et directeur de l’Institut des artisans de justice et de paix (IAJP-Co), s’est exprimé sur le Sénat et l’actualité politique béninoise. Près d’une heure d’échanges, dans le calme et la tempérance qu’on lui connaît, avec des mots soigneusement choisis et ce sourire qui accompagne souvent ses interventions.

Depuis, les réactions n’ont pas manqué. Des attaques personnelles aux accusations de propos diffamatoires, son intervention a suscité des commentaires parfois éloignés de la substance de son analyse. Mais au fond, qu’a-t-il réellement dit ?

Loin d’un réquisitoire contre les personnes, l’abbé Aguénounon a surtout interrogé la cohérence du système politique béninois, la finalité des institutions et la place laissée à la contradiction dans une démocratie qui revendique désormais la stabilité comme impératif.

Le Sénat, une institution qui ne le convainc toujours pas

À l’ouverture de la première session ordinaire du Sénat, son président a réaffirmé la vocation de cette institution à prévenir les rivalités politiques stériles et à contribuer à l’apaisement de la vie publique. Une justification qui n’a pas convaincu le philosophe.

Pour autant, celui-ci ne rejette pas le principe même d’une chambre haute. Il reconnaît la pertinence de réunir des personnalités expérimentées, capables de mettre leur parcours et leur sagesse au service de la collectivité. Sa réserve porte davantage sur la configuration retenue au Bénin et sur les missions assignées à cette institution.

« Le Sénat, dans ma logique de pensée, comme spécialiste de la démocratie et des institutions démocratiques, cela ne rentre pas dans les clous », a-t-il expliqué, évoquant une originalité béninoise qui ne correspond pas aux modèles habituels.

Son interrogation est donc moins celle de l’existence du Sénat que celle de son utilité réelle dans un environnement politique déjà marqué par la trêve politique prévue par la Constitution.

Comment une institution chargée de prévenir les crises et d’apaiser les tensions peut-elle pleinement jouer son rôle lorsque les mécanismes de confrontation politique sont eux-mêmes restreints ? Pour l’abbé Aguénounon, la question mérite d’être posée.

L’abbé Aguénounon s’est également interrogé sur la qualité des générations appelées à assurer la relève. Évoquant les personnalités qui siègent aujourd’hui au Sénat, qu’il décrit comme des personnalités illustres, septuagénaires et octogénaires, ayant du parcours, de la compétence et de la dignité, il pose une question : « Dans 50 ans, dans 100 ans, est-ce qu’on aura 50, 100, 200 Béninois comme ceux-là ? Je ne le pense pas. »

Une interrogation qui traduit ses préoccupations quant à l’évolution des valeurs morales et à l’effritement des convictions au profit de l’argent, des postes et du positionnement. Pour lui, le défi ne se limite donc pas à bâtir des institutions solides. Il consiste aussi à former des femmes et des hommes capables d’en préserver la dignité et les exigences éthiques.

La démocratie ne se réduit pas à la stabilité

C’est sans doute l’un des points les plus importants de son intervention. Pour l’abbé Aguénounon, la démocratie n’est pas simplement un mécanisme permettant aux gouvernants de conduire leur programme sans entrave.

S’appuyant sur les travaux de penseurs tels que Claude Lefort, il rappelle que la démocratie est aussi un espace de contestation, d’indétermination et de construction collective. « La démocratie est, dans son essence, un lieu de contestation », affirme-t-il.

Une conception qui s’oppose à l’idée selon laquelle les rivalités politiques constitueraient nécessairement un obstacle au développement. La confrontation des idées, lorsqu’elle s’inscrit dans le respect des règles démocratiques, participe au contraire à l’élaboration de politiques publiques plus inclusives.

Dans cette perspective, l’apaisement ne saurait signifier le silence des acteurs politiques. Il devrait plutôt permettre aux divergences de s’exprimer sans dégénérer en crises.

L’intellectuel s’inquiète ainsi d’un climat dans lequel la liberté d’expression, le pluralisme politique et la participation citoyenne semblent, selon sa lecture, progressivement fragilisés. « On ne peut pas développer tout en ayant un climat de peur, un climat de torpeur, un climat où les voix se taisent », déplore-t-il.

Une opposition politique en quête de cohérence

L’autre volet de son analyse concerne la recomposition du paysage politique béninois. Huit ans après la réforme du système partisan, l’abbé Aguénounon ne voit pas dans les congrès annoncés et les repositionnements des formations politiques les signes d’une véritable mutation.

Il dénonce notamment l’inconstance de certains acteurs qui, après avoir critiqué un régime, rejoignent ensuite la majorité présidentielle, avant de reprendre leurs critiques lorsque les circonstances politiques changent.

« Ce sont les mêmes acteurs. C’est le même bus. Ce sont les mêmes passagers. C’est le chauffeur qui change », résume-t-il. Au-delà de la formule, son propos met en lumière une question essentielle : que vaut une opposition qui ne repose pas sur des convictions durables ?

Pour lui, l’opposition ne devrait pas être une simple position circonstancielle, encore moins une traversée du désert dont on chercherait à sortir par un ralliement.

Il s’interroge également sur la capacité des partis politiques à animer véritablement la vie publique, estimant que nombre d’entre eux se limitent désormais à soutenir l’action du pouvoir.

Le cœur de l’homme, au-delà des institutions

L’abbé Aguénounon ne s’est pas contenté d’interroger l’architecture institutionnelle. Il a également mis en cause les ressorts humains des crises politiques.

À ses yeux, les réformes institutionnelles ne peuvent, à elles seules, garantir la stabilité durable d’un pays. Les institutions sont importantes, mais elles restent tributaires des hommes et des femmes qui les animent. « Pour sortir des crises, c’est le cœur de l’homme qu’il faut toucher », soutient-il.

Une conviction qui donne à son analyse une dimension éthique. La politique, telle qu’il la conçoit, ne saurait être réduite à un instrument au service d’un objectif de pouvoir ou de développement économique. Elle doit avoir pour finalité le bien commun, la liberté, le respect des droits humains et la promotion des intelligences.

C’est aussi au nom de cette conception qu’il évoque les personnes détenues pour des raisons politiques et celles contraintes de vivre à l’extérieur du pays. Il espère que l’apaisement annoncé pourra également se traduire par des avancées sur ces questions.

À Romuald Wadagni, trois souhaits plutôt qu’un procès

L’entretien a également permis à l’abbé Aguénounon de se prononcer sur les premiers pas du président Romuald Wadagni.

Contrairement à ce que pourraient laisser penser certaines interprétations de son intervention, il n’a pas exprimé une opposition systématique au nouveau chef de l’État. Il lui a plutôt formulé trois souhaits.

Le premier est de disposer des coudées franches pour travailler, à l’image de son prédécesseur, Patrice Talon. Le deuxième est de pouvoir mettre en œuvre, en toute conscience, ce qu’il estime être le meilleur pour le peuple béninois. Le troisième est de trouver des acteurs politiques capables de l’accompagner avec fidélité, conviction, responsabilité, cœur et intelligence.

Une parole d’intellectuel, pas une parole de combat

Au terme de cet entretien, une chose apparaît clairement : l’abbé Éric Arnaud Aguénounon ne revendique ni une posture d’opposant politique ni une ambition de conquête du pouvoir.

Il se présente comme un intellectuel, un citoyen et un prêtre qui prend la parole au nom de sa foi, de l’Évangile et de l’amour de son pays. « Je ne le fais pas contre quelqu’un. Je ne suis contre personne », a-t-il tenu à préciser.

Cette déclaration mérite d’être entendue dans son contexte. Elle ne signifie pas que ses analyses sont exemptes de critiques, ni que ses positions doivent faire l’unanimité. Elle rappelle simplement qu’une critique politique n’est pas nécessairement une attaque personnelle.

Que les courtisans du pouvoir sachent donc raison garder !

Dans un pays qui se respecte, exprimer une opinion, même critique, sur le fonctionnement des institutions ne devrait pas exposer son auteur à des appels à l’interpellation. L’abbé Éric Arnaud Aguénounon a-t-il, au cours de son entretien sur E-télé, appelé à la rébellion ? A-t-il exhorté les citoyens à prendre les armes ou à renverser les institutions ? À écouter attentivement ses propos, rien ne permet de soutenir une telle accusation.

Il a exprimé ses convictions, livré son analyse et interrogé les mécanismes de notre démocratie. Lorsqu’il estime que la morale se dégrade, que les vertus s’étiolent et que les convictions s’ébranlent au profit de l’argent roi, du positionnement et des commodités, n’a-t-il pas le droit de poser ce diagnostic ? Et surtout, n’y a-t-il pas matière à réflexion ?

On peut ne pas partager sa lecture du Sénat, contester ses arguments ou réfuter ses conclusions. Mais de là à réclamer son interpellation, il y a un pas que la raison commande de ne pas franchir. L’abbé demeure une personnalité religieuse, un intellectuel et un citoyen dont les convictions méritent d’être entendues, sinon partagées. Il n’a fait qu’exprimer ce qu’il pense.

Et un homme sans conviction est-il autre chose qu’un homme sans boussole, au gré des vents et des intérêts ? La démocratie ne se nourrit pas de la soumission des consciences, mais de la confrontation des idées. À ceux qui s’empressent de condamner, rappelons que le débat d’idées ne se gagne ni par l’intimidation ni par les procès d’intention, mais par la force de l’argumentation.

En définitive, l’intervention de l’abbé Aguénounon pose une question qui dépasse largement sa personne : « peut-on construire durablement une démocratie en privilégiant la stabilité institutionnelle au détriment du pluralisme et de la liberté de contestation » ?

C’est cette interrogation, plus que les polémiques suscitées par ses propos, qui mérite de nourrir le débat public béninois.

Fifonsi Cyrience KOUGNANDE

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici