Une fois l’interface et la dalle posées, les murs élevés, le ménage satisfait, on considère l’objectif atteint ; et le projet peut fièrement cocher une réalisation de plus dans son rapport. Mais quelques mois, ou années plus tard, une autre question apparaît : qui accompagne la famille lorsque l’ouvrage se dégrade ; lorsque la fosse se remplit ; lorsque le ménage veut améliorer sa latrine ou lorsqu’il n’a pas les moyens de payer une solution complète en une seule fois ? C’est souvent à ce moment que l’on comprend que l’assainissement ne peut pas être réduit à un ouvrage. Il doit devenir un service local, accessible, fiable et porté par des acteurs privés qualifiés (artisans maçons, plombier, etc.) qui restent dans la commune après le départ des projets.

L’expérience du terrain montre que le vrai défi n’est pas seulement de convaincre les ménages ou de construire des ouvrages. Le vrai défi est de créer les conditions pour que les services d’hygiène et d’assainissement puissent être durables. C’est pourquoi il faut changer de paradigme : investir davantage dans les micro – entrepreneurs locaux : les former, les structurer, les connecter aux communes, aux ménages, aux fournisseurs, et aux mécanismes de financement. Ce sont eux qui peuvent transformer une intention d’achat en solution concrète, et une latrine construite en service durable.

La première limite de l’approche qui privilégie la sensibilisation et/ou la conscientisation crée souvent l’intention sans garantir le passage à l’action. Un ménage peut comprendre les risques sanitaires liés à une latrine non hygiénique. Il peut vouloir protéger ses enfants, préserver l’intimité des femmes et améliorer son cadre de vie. Mais si au moment de décider, il ne trouve pas un maçon qualifié, un devis clair, une option technologique adaptée à son profil pédologique, un fournisseur disponible ou une possibilité de paiement progressif, l’intention reste bloquée. Entre la prise de conscience et l’achat d’une solution, il faut un acteur de proximité capable d’écouter, de conseiller, de proposer et de livrer. Le micro-entrepreneur joue précisément ce rôle. Il connaît les ménages, les revenus, les réalités sociales et les contraintes du territoire. La sensibilisation ouvre la porte, mais c’est l’offre locale structurée qui permet au ménage de franchir le pas.

La deuxième limite concerne l’Approche Totale Pilotée par les Communautés (ATPC). Elle a marqué une étape importante dans l’histoire moderne de l’assainissement, parce qu’elle a placé la communauté au centre du changement et a contribué à faire reculer la défécation à l’air libre dans plusieurs contextes. Mais l’expérience a montré partout en Afrique sub- saharienne que son effet reste fragile lorsqu’elle n’est pas liée à une offre durable. Une communauté peut être déclenchée, motivée et engagée, sans disposer de solutions techniques fiables, abordables et adaptées. Dans certains cas, la pression pour changer rapidement conduit les ménages à construire des ouvrages précaires, peu résistants aux intempéries, difficiles à entretenir, ou vite abandonnés. Le problème n’est donc pas l’ATPC en soi, mais son isolement. Le déclenchement communautaire doit être connecté à un marché local animé, capable de répondre durablement à la demande créée.

La troisième limite tient au financement direct des latrines et aux subventions. Une latrine financée peut changer la vie d’une famille, surtout lorsqu’il s’agit d’un ménage vulnérable. Mais lorsque l’investissement se concentre principalement sur les ouvrages, il produit des résultats visibles sans toujours renforcer le système qui doit les maintenir. Une latrine bénéficie à un seul ménage ou à la limite à une concession. Un micro-entrepreneur professionnalisé peut servir plusieurs dizaines de ménages dans le temps. Le choix d’investissement devient alors stratégique. Il ne s’agit pas d’abandonner tout appui financier aux familles qui en ont besoin. Il s’agit de mieux équilibrer les ressources. Une partie plus importante des financements devrait aller vers la formation technique, la gestion d’entreprise, l’équipement de base, les standards de qualité, le service après-vente, la mise en relation avec les institutions de microfinance et l’organisation des prestataires locaux. Car si chaque nouveau besoin dépend d’un nouveau projet, le service ne devient jamais autonome.

La quatrième idée est peut-être la plus importante : professionnaliser les micro-entrepreneurs de l’assainissement permet de créer une double valeur. D’un côté, les ménages accèdent à des solutions plus sûres, plus adaptées et plus durables. De l’autre, des maçons, vidangeurs, fournisseurs et petits prestataires trouvent une opportunité économique réelle dans un secteur essentiel. L’assainissement cesse alors d’être seulement une dépense sociale. Il devient aussi une économie locale, avec des emplois, des revenus, des compétences et des services de proximité. Un maçon bien formé devient une référence dans son quartier. Un vidangeur équipé et reconnu protège la santé publique. Un fournisseur fiable réduit les coûts et les délais. Une institution de microfinance peut développer un produit adapté si elle voit un marché organisé autour de prestataires crédibles. Une commune peut mieux suivre la qualité si elle connaît les acteurs qui interviennent sur son territoire.

Le moment est donc venu de revoir nos priorités. Les ministères, les communes, les PTF, les ONG et les organisations professionnelles doivent placer la structuration des micro-entrepreneurs au cœur des programmes d’assainissement. Cela doit se traduire dans les budgets et les plans d’action. Il faut financer leur formation ; leur équipement ; leur professionnalisation ; leur accès au financement et le suivi de la qualité des services.

Construire des latrines reste nécessaire. Mais l’ouvrage n’est pas la finalité, il doit ouvrir la voie à un service local durable porté par des acteurs privés qualifiés.

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