L’alerte est générale, mais la riposte s’organise depuis les rives du golfe de Guinée. Alors que l’Afrique subsaharienne suffoque sous le double fardeau d’un stress hydrique chronique et de dérèglements climatiques extrêmes, la capitale économique béninoise a abrité une session cruciale dédiée à la Gestion Intégrée des Ressources en Eau (GIRE). Co-organisé par l’ONG internationale belge Join For Water, la Coalition Eau et le CANEA dans le cadre du 12ème atelier de l’Alliance Africaine de Faîtières pour l’Eau et l’Assainissement (AAFEA), cet événement a fait voler en éclats les vieux dogmes de la gestion environnementale.
L’objectif affiché par les organisateurs sonne comme un manifeste : « Passer de la théorie institutionnelle à l’action locale concrète et mesurable sur le terrain ». À travers deux panels d’une intensité rare, experts, élus locaux, scientifiques et militants de la société civile ont dessiné la feuille de route d’une Afrique qui n’attend plus les solutions miracles, mais les invente.
Avec pour but de partager avec aux collectifs de l’Alliance ce que la GIRE apporte concrètement aux populations et aux milieux naturels au Bénin, la session a abordé le cœur du sujet sous deux angles complémentaires : les avancées de son cadre institutionnel, puis sa mise en œuvre concrète sur le terrain. Il s’agit de partir du sommet de l’État aux communes afin d’apprécier le grand défi de l’ancrage local.
Le premier acte des débats s’est attaqué à un paradoxe persistant : l’arsenal juridique existe, mais son application locale reste fragile. Au cœur du bassin transfrontalier du Mono, un joyau partagé de 24 300 km² abritant plus de 3,3 millions d’âmes, l’Autorité du Bassin du Mono (ABM) mène une diplomatie de l’eau exemplaire pour réguler, planifier et protéger la ressource entre le Bénin et le Togo. « La mise en œuvre de la GIRE doit être complémentaire, du niveau transfrontalier jusqu’à la plus petite commune », a martelé Arnauld Adjagogo de l’ABM.
Pourtant, le maillon faible reste l’autonomie des Comités Locaux de l’Eau (CLE). L’Association Nationale des Communes du Bénin (ANCB) à travers l’intervention de son Directeur exécutif, Dr Sègla Lihoussou, a dressé un constat lucide : moins d’un tiers des 27 CLE du pays disposent d’une reconnaissance communale formelle, et leur survie dépend encore trop souvent des perfusions financières des projets internationaux.
La lumière est venue des territoires résilients. Dans la basse vallée de l’Ouémé, la quasi-totalité des communes ont sanctuarisé une ligne budgétaire « GIRE » en 2026, tandis qu’à Lokossa et Houéyogbé, les CLE financent leur propre fonctionnement grâce à des activités économiques innovantes comme la pisciculture en cages flottantes. La leçon de Cotonou est claire : là où la commune décide, budgétise et contractualise, la gestion de l’eau tient.
Des solutions fondées sur la nature, le miracle de la résilience socio-écologique
Le second panel a basculé dans le vif du sujet : l’innovation par la nature. Pour Join For Water, la résilience ne s’évalue pas au nombre de mètres cubes de béton coulé, mais à la capacité d’un écosystème à protéger les communautés tout en sécurisant leurs moyens de subsistance. C’est le cœur des initiatives déployées dans les zones humides continentales et côtières du Bénin. Les résultats présentés, appuyés par un suivi scientifique et communautaire rigoureux, sont impressionnants. À Athiémé par exemple, l’accompagnement des producteurs vers une transition agroécologique stricte (utilisation d’intrants biologiques) permet de stopper la pollution chimique des nappes phréatiques à la source. À Grand-Popo précisément à Avlo, la Restauration Écologique des Mangroves (REM), portée par un réseau de drains minutieusement tracé, a provoqué une hausse spectaculaire de la couverture de Rhizophora racemosa et une régression nette des plantes invasives. Enfin dans les localités de Dohi et Adimando, l’aménagement participatif de frayères (zones de reproduction interdites à la pêche), favroise un repeuplement halieutique, redonnant le sourire aux communautés de pêcheurs.
L’innovation n’est pas technique, elle est humaine
« L’innovation n’est pas la digue, le trou à poisson ou la mangrove. L’innovation est d’avoir conçu un système où la nature protège, produit et rassemble », a résumé avec force, Ganyou Olalékan Soumanou Abou, Conseiller technique chez Join For Water. Lorsque les usagers d’un territoire deviennent les gardiens de leur propre écosystème, les zones humides cessent d’être perçues comme des contraintes naturelles ou des vecteurs de risques. Elles deviennent de véritables infrastructures de développement durable.
À la veille de la Conférence des Nations Unies sur l’eau, les panels sur la GIRE au cours de l’atelier de l’AAFEA de Cotonou ont envoyé un message sans équivoque à la communauté internationale : les solutions africaines existent, elles ont fait leurs preuves. Le défi majeur reste désormais de consolider ces mécanismes locaux, de pérenniser les redevances locales et de mobiliser les financements nécessaires pour dupliquer ces succès à l’échelle du continent. Aujourd’hui, l’Afrique ne se contente plus de subir la crise climatique, elle dessine, depuis le Bénin, les contours d’un avenir bleu et durable.
Alain TOSSOUNON (Coll.)



