Réunis à Abidjan en septembre dernier, les grands acteurs de l’eau en Afrique de l’Ouest ont mis en lumière le rôle crucial de la diplomatie de l’eau. Face aux pressions démographiques et au dérèglement climatique, l’heure est à l’action collective pour transformer la gestion des 28 bassins fluviaux partagés de la région.
L’Afrique de l’Ouest fait face à un défi immense. À l’exception notable du Cap-Vert, chaque pays de la région partage au moins un cours d’eau avec un voisin. Alors que la population ouest-africaine pourrait franchir la barre des 500 millions d’habitants d’ici 2050, la pression sur les ressources hydriques s’intensifie de jour en jour. C’est dans ce contexte mouvant que s’est ouverte la deuxième session de la 1ère édition du Forum Régional de l’Eau d’Abidjan (FREAO), présidée par Kabiné Komara, ancien Premier ministre de Guinée et ancien Haut-Commissaire de l’OMVS, sur le thème de cette rencontre : « Coopération régionale et hydro-diplomatie en Afrique de l’Ouest ».
La région dispose d’un atout précieux. Il s’agit des Organismes de Bassins Transfrontaliers (OBT) solides. L’Organisation pour la Mise en Valeur du fleuve Sénégal (OMVS) a été saluée durant les échanges comme un exemple mondial grâce à son principe unique de « co-propriété» des infrastructures (tels que les barrages de Diama et Manantali), qui a su préserver la solidarité interétatique même pendant les périodes de tensions politiques bilatérales.
L’Autorité du Bassin du Mono comme référence
La grande surprise des débats est venue de l’Afrique de l’Ouest côtière, avec le témoignage marquant du Directeur exécutif de l’Autorité du Bassin du Mono (ABM), Nicolas Dadja GNAKPAOU. Ce dernier a rappelé que l’hydro-diplomatie s’est construite sur le terrain bien avant d’avoir un nom officiel : « Dans les années 1980, le Togo et le Bénin ont érigé un barrage commun au moment où on parlait très peu d’hydro-diplomatie : le barrage hydroélectrique de Nangbéto. Bien que situé sur le territoire togolais, l’énergie électrique produite est équitablement partagée entre les deux nations ».
Cette dynamique historique se consolide aujourd’hui. Bien que le partage géographique du bassin soit asymétrique – le Togo possédant 80 % du bassin contre 12 % pour le Bénin –, la coopération bilatérale s’intensifie. Après avoir surmonté des tiraillements légitimes concernant le choix du pays devant abriter le siège de l’ABM, créée en 2014, les deux États font aujourd’hui preuve d’un engagement sans faille. « Depuis l’installation de la Direction exécutive, les deux pays ont toujours libéré leurs cotisations, ce qui prouve la réalité de la volonté politique », a salué le Directeur exécutif de l’ABM. De plus, les deux pays travaillent activement au lancement d’un deuxième ouvrage commun, le barrage d’Adjaralla, qui sera cette fois implanté sur le territoire béninois.
Le Sahel sous pression et le défi des eaux invisibles
Si le modèle du fleuve Mono brille par sa stabilité, le tableau sahélien reste plus complexe. Le Bureau des Nations Unies pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel (UNOWAS) a rappelé que le partage des ressources en eau transfrontalières se trouve à la croisée des chemins. S’il peut agir comme un déclencheur de tensions locales notamment autour des couloirs de transhumance, il s’impose avant tout comme un outil puissant de diplomatie préventive. De plus, les experts ont alerté sur le fait que les ressources en eaux souterraines (aquifères), pourtant vitales en période de sécheresse, restent encore trop en marge des mécanismes actuels de gouvernance régionale.
Scénarios pour 2050 pour renforcer la coopération
Le rapport thématique présenté lors du forum dessine trois trajectoires possibles pour l’horizon 2050. Le 1er scénario qui est celui de l’optimisme appelle à une coopération renforcée où les États et les OBT consolident leurs institutions, partagent massivement leurs données hydrologiques et investissent ensemble dans des infrastructures résilientes au climat. Le deuxième scénario dit intermédiaire recommande une gestion fragmentée où les logiques nationales l’emportent sur la vision régionale, limitant l’impact des politiques par manque de moyens financiers. Enfin, le troisième scénario du pire prévoit des crises hydriques aiguës et une instabilité chronique, avec l’absence de coopération et la raréfaction de la ressource qui multiplient les conflits locaux.
Les recommandations phares du Panel
Pour éviter le piège de la fragmentation, les panélistes, parmi lesquels figuraient le Pôle Eau Dakar, le Secrétariat de la Convention sur l’eau de l’ONU (UNECE) et des représentants parlementaires, ont émis plusieurs recommandations stratégiques destinées à nourrir la Déclaration finale d’Abidjan.
- ’ hydro-diplomatie par le bas: L’exemple du Mono a démontré que la coopération ne doit pas seulement être l’affaire des ministères, mais aussi des territoires. L’expérience en marche de l’Organe des Collectivités Territoriales du sud Bénin et du sud Togo, où les communes se faisant face s’unissent pour gérer l’eau, a été présentée comme une pratique dynamique exemplaire à partager à l’échelle régionale.
- Une gouvernance multiniveau : Avec un rôle important pour les parlements. Ainsi, il a été demandé d’impliquer plus fortement les législateurs nationaux. Les traités internationaux et les chartes de bassin ne doivent plus rester de simples signatures gouvernementales ; ils doivent être traduits en lois nationales et adossés à des budgets concrets pour porter la voix des communautés frontalières.
- La promotion de l’innovation et la prospective scientifique : Face au changement climatique, l’Afrique de l’Ouest doit impérativement s’approprier les nouveaux outils scientifiques, comme la surveillance par satellite et la cartographie des eaux souterraines invisibles.
- Des financements innovants : Pour assurer le fonctionnement durable des institutions régionales, le forum appelle à combiner les ressources publiques, les financements multilatéraux et les partenariats public-privé (PPP) à l’échelle régionale.
Soutenue par des institutions majeures telles que la CEDEAO, l’UEMOA, le CILSS, l’UICN et la Banque mondiale, cette première édition du FREAO montre que l’Afrique de l’Ouest est pleinement consciente des enjeux. Reste désormais à transformer ces ambitions hydro-diplomatiques en actions concrètes sur le terrain pour faire de l’eau, non pas un vecteur de crise, mais le moteur de la transformation et de la paix régionale.
Alain TOSSOUNON (Coll.)



