Il est l’un des talents incontestables du Bénin dans l’univers de la prestidigitation, de l’illusion, ou de la magie tout court. Charbel ZINSOU, alias « Charbel Stone », est un magicien illusionniste. Sur une panoplie de scènes, aussi bien au Bénin qu’à l’international, il s’est illustré à travers son art. Les tours de magie les plus émouvants constituent son domaine de prédilection, et son talent fait parler de lui depuis 2015. À la faveur de cet entretien, exclusivement accordé à Matin Libre, il se laisse découvrir.

Matin Libre : Vous avez commencé une carrière dans l’univers de l’illusion au Bénin. À quand remonte le début de cette carrière ?

Charbel ZINSOU, alias « Charbel Stone » : Le début de ma carrière remonte à 2015, après avoir regardé un film intitulé Insaisissables. C’est en visionnant ce film que j’ai eu envie de reproduire ce que j’y avais vu et voilà, le déclic était arrivé. C’est ainsi que j’ai commencé à m’intéresser à la magie et à l’illusion. J’ai donc débuté en 2015 avec mes premiers tours, en me formant sur internet, puis en les présentant à mes amis, à la maison, à l’école, un peu partout. De fil en aiguille, j’ai constaté que j’aimais vraiment cela, et c’est de là qu’est née ma passion. En 2017, j’ai eu la chance d’assurer la première partie de la toute première édition du Cotonou Comedy Club. C’est à ce moment-là que m’est venue l’idée d’en faire mon métier.

Et là, en 2015, on suppose que vous êtes à l’étape amateur. La professionnalisation, de façon précise, remonte à quelle date ?

Je peux dire que la professionnalisation est véritablement venue en 2019. J’ai arrêté mes études pour me consacrer au développement de mon art. Cependant, il faut dire que je suis toujours dans ce processus de professionnalisation et d’amélioration ; je trace mon propre chemin, puisqu’il n’existe pas vraiment d’exemple de réussite dans ce domaine chez nous. Nous essayons donc, en réalité, de tracer la voie pour ceux qui viendront après nous. Sur cette scène, par exemple, j’étais aux côtés de Thibaut. Contrairement à ce que les gens pensent souvent, je ne suis ni son filleul ni son apprenti : chacun a tracé son propre chemin dans son art, même si nous nous croisons souvent sur les scènes. Chacun évolue dans son propre univers artistique. J’ai également été sur le Festival international des arts du Bénin (FINAB). J’ai fait de la télévision, notamment sur NCI en Côte d’Ivoire, dans « Ouvrez Grand Les Yeux » une émissions consacrées à la magie. Il y a eu bien d’autres événements encore, et c’est tout cela qui m’a permis de me faire connaître davantage. J’ai beaucoup travaillé avec Moov, la SOBEBRA et Canal+, ainsi qu’avec de nombreuses personnalités lors d’événements privés.

En termes de challenge, de compétition je veux dire, y avez-vous participé et décroché des trophées ?

Je n’ai pas encore participé à des challenges à proprement parler. J’avais entre-temps envisagé de prendre part à la compétition dénommée « L’Afrique a un incroyable talent » en 2018, mais je n’ai pas pu, puisque c’est justement cette année-là qu’elle a été annulée. Au final, je n’ai donc pas vraiment eu de scène qui m’ait permis de me mesurer pour de vrai à d’autres talents et capacités. En contrepartie, l’accueil réservé par le public à mes émissions télévisées consacrées exclusivement à des tours de magie représente pour moi un lot de consolation. Mon audience sur les réseaux sociaux en témoigne davantage encore.

Aujourd’hui, vous avez fait le choix d’en faire carrière. En dehors de Thibaut Adotabou, que nous connaissons au plan local, avez-vous déjà eu la chance de croiser d’autres figures emblématiques sur votre chemin ?

En Afrique, il n’existe pas vraiment de modèle établi. Il est vrai que Thibaut a été un précurseur, puisqu’il a commencé un peu plus tôt, vers les années 2012 si je ne m’abuse, et qu’il fait son bonhomme de chemin. Aujourd’hui, de nombreux jeunes arrivent dans le domaine et commencent à émerger ; ce n’est pas encore tout à fait le niveau qu’on espère, mais cela vient. En Afrique, un jeunes magiciens s’illustrent particulièrement bien, Mehsein, qui tient actuellement des chroniques sur NCI. N’ayant pas eu beaucoup d’occasions de voyager, je reste néanmoins en contact avec d’autres magiciens en Europe, à travers des forums et les réseaux sociaux, où nous échangeons autour de cet art qui nous rassemble : la magie.

Parfois, il y a des tours qui sont flippants et qui suscitent beaucoup d’émotion dans les rangs du public. Vous est-il déjà arrivé de rater un tour, ou tout a-t-il toujours été réussi ?

J’avoue qu’il y a eu des numéros qui se sont mal passés. Ce serait d’ailleurs bien audacieux de prétendre avoir toujours tout réussi. Cela fait partie du processus, cela permet de s’améliorer. J’ai eu des numéros ratés, mais le plus important, quand on rate un numéro, c’est de pouvoir rebondir cela fait aussi partie de la formation. Je peux dire que, pour la plupart des numéros que j’ai ratés, le public ne s’en est même pas rendu compte. L’une des capacités essentielles dans ce métier, c’est la capacité d’adaptation. Dès que l’on traverse une situation compliquée en pleine scène, il faut pouvoir la « vendre » autrement, sans éveiller le moindre soupçon. Le public ne doit jamais se rendre compte que l’on est en train de se rater. Il arrive, par exemple, qu’un objet doive apparaître à un endroit précis, et que, le tour s’étant mal déroulé, il ne se retrouve pas là où il était prévu. Il faut alors, très vite, trouver une narration pour combler ce vide. C’est d’ailleurs pour cela qu’aujourd’hui, si vous êtes attentif à ma magie, vous constaterez que j’y intègre beaucoup de narration. Cela ne veut pas dire pour autant que je n’en mets que lorsqu’un tour est raté  c’est simplement que, par moments, ces narrations viennent combler le vide d’un numéro manqué. L’art de la magie, quoi qu’on en dise, n’est pas aussi intéressant sans la narration. Au-delà de la magie elle-même, l’histoire compte énormément dans la construction d’un numéro. En racontant quelque chose, on captive mieux le public.

Alors, quelles sont vos ambitions dans ce domaine ?

Il faut avouer que cela n’a pas toujours été facile. Ce n’est pas un art qui est toujours compris, ni toujours apprécié à sa juste valeur. Aujourd’hui, mon ambition première, c’est de démocratiser ce que je fais, afin que les gens comprennent qu’au même titre que les autres disciplines artistiques la musique, le théâtre et bien d’autres, l’art de l’illusion a lui aussi sa place sur les plus grandes scènes. Ensuite, il s’agira pour moi de monter de grands spectacles autour de l’illusion, afin de raconter des histoires africaines à travers ce que je fais, un peu partout. Que la magie soit vraiment transversale, tout en revendiquant ses origines africaines ; et que ce soit un Béninois qui, en la pratiquant, puisse raconter une histoire capable de toucher tout le monde, voilà mon objectif.

Pour les néophytes, les gens qui ne s’y connaissent pas bien, il n’est pas rare de les voir faire la confusion entre l’art que vous exercez et ce que les gens de la tradition — je veux dire les Zangbéto et les Égoun-Égoun — pratiquent. Qu’en dites-vous ?

Il faut d’abord retenir qu’il y a une différence entre magicien et sorcier. Moi, je ne suis pas sorcier ; je suis un illusionniste, ce qui veut dire que tout ce que je fais a une explication logique. Au moment où je pratique mon art, je suis simplement le plus malin parmi ceux qui m’observent. Mais puisque vous évoquez notre tradition, le Zangbéto et le reste, il faut noter qu’elle comporte une grande part de magie et d’illusion, que nos anciens nous ont présentée comme relevant du surnaturel. Aujourd’hui, je pense que, d’une manière ou d’une autre, cet art de l’illusion trouve l’une de ses bases en Afrique, où l’on voit des Zangbéto faire apparaître et disparaître des choses. Quand on ne s’y connaît pas, on se dit que c’est surnaturel, alors qu’il s’agit tout simplement d’illusion un art du spectacle. C’est justement parce que c’est un art du spectacle que j’y vois une forme d’illusion pratiquée devant un public. Nous sommes d’accord qu’un sorcier ne saurait se présenter en public pour y exhiber sa sorcellerie ; or ces Zangbéto et Égoun-Égoun ont, eux, le goût du spectacle devant leur public. De ce principe, il faut comprendre que la magie est un art du spectacle : on joue sur la perception, on réalise l’impossible, pour divertir le public. J’espère avoir un jour l’occasion de concilier mon art, ma magie, qui est d’inspiration purement occidentale avec celle pratiquée ici, sous les tropiques, chez moi au Bénin. Y parvenir permettrait de créer quelque chose de différent : un art métissé de l’illusion. Ainsi, notre magie pourrait être exportée à travers le monde. C’est là aussi l’un de mes objectifs, que vous pouvez ajouter à ce que j’ai déjà énoncé.

Et s’il vous était donné de définir ce que vous faites en lien avec ce qui se pratique déjà ici, sur le plan local, que diriez-vous ?

Je dirais tout simplement que nous faisons la même chose, mais que nous la vendons différemment. Je ne parle pas ici de sorcellerie, mais bien de l’art du spectacle, de l’illusion, de la magie celle où l’on rassemble les gens pour créer de l’inexplicable, susciter l’émotion et l’émerveillement.

C’est de cela que je parle. En Afrique, on aime en faire un mystère, l’accompagner de mythes, d’histoires qui font peur, qui font craindre la chose. Pourtant, nous faisons la même chose. En Occident, en revanche, les gens y voient quelque chose de pseudo-scientifique plutôt que de sorcier quelque chose de beau. Je crois donc qu’il faut comprendre ceci : le véritable problème que nous avons en Afrique, c’est que nous ne savons pas vendre nos arts, ou du moins que nous n’avons pas encore trouvé la bonne façon de vendre nos réalités. Si nous parvenons à concilier ces réalités avec la mondialisation, nous pourrons trouver le juste milieu pour mieux les faire consommer donc acheter au lieu de les faire passer pour de simples gris-gris.

Est-ce une manière de dire que vous êtes en train de nous préparer à ce métissage entre ce qui est purement traditionnel et ce que les autres font ?

Il y a un pont qui peut se créer entre les deux, d’autant plus qu’aujourd’hui le monde avance très vite, avec l’intelligence artificielle qui fait elle aussi son petit bonhomme de chemin. Il faut savoir s’adapter à son époque.

Justement, puisque vous en parlez, nous sommes à l’ère du numérique. Quelle place occupe-t-il dans vos prestations ?

J’essaie d’intégrer autant que possible la magie numérique dans mes prestations. Il faut reconnaître que, dans la magie, il existe plusieurs domaines, que les Européens ont su classifier avec précision : il y a le mentalisme, qui est la magie mentale, la cartomagie, et ainsi de suite. Il y a aussi la magie numérique, la magie digitale, où je peux par exemple faire apparaître des objets sur un écran avant de les faire surgir dans le réel, ou encore faire des révélations directement sur le téléphone d’un spectateur. C’est une manière de lier la technologie à l’art de l’illusion. Ce n’est là que l’évolution normale des choses : rallier l’un des arts les plus anciens, l’art de l’illusion, à ce que nous appelons aujourd’hui la technologie, laquelle porte elle aussi en elle quelque chose de créatif. Je pense que la magie est l’un des seuls arts dans lesquels toutes les autres formes d’art peuvent intervenir. On y retrouve la peinture, le théâtre, la musique, la danse, et même le cinéma, puisqu’il s’agit d’une véritable mise en scène, avec des jeux d’acteur accompagnés d’une scénographie qui ne dit pas son nom. C’est un art complet, et plus complexe qu’il n’y paraît, car il sollicite énormément de connaissances. Il faut cette intelligence de voir au-delà de ce qui est sous nos yeux, pour faire du banal quelque chose d’extraordinaire.

Parmi les spectacles que vous avez donnés depuis 2015, lequel vous a semblé le plus marquant, ou le plus réussi ?

Vous savez, je suis quelqu’un de profondément insatisfait, disons perfectionniste. Je me souviens très bien du spectacle qui m’a le plus déçu (rires). Mais je ne me souviens pas de celui qui m’a le plus marqué, parce que je me dis toujours que le meilleur reste à venir. Je pense qu’il est important d’être perfectionniste quand on est pionnier dans ce que l’on fait.

Le spectacle qui m’a le plus déçu est celui pour lequel j’avais donné le plus d’énergie en préparation, à l’époque où j’étais avec Jerry Sinclair. Je devais assurer une prestation pour la BOAD. J’avais vraiment mis du mien pour préparer ce spectacle, parce que j’avais envie de créer un effet « wahou ». Mais malheureusement, le jour venu, à force de garder en suspens le numéro qui devait produire cet effet, on m’a arrêté en plein milieu : le temps passait, et les responsables de l’institution voulaient passer à autre chose. Dans les coulisses, le groupe Toofan attendait aussi son tour. Je vous assure que j’étais anéanti, et très déçu non pas qu’on m’ait coupé, mais parce que je n’ai pas pu livrer ce que j’avais mis tant de temps et d’énergie à préparer, et que je ne me suis pas senti à la hauteur de mes propres attentes. Je l’ai très mal vécu, ce moment-là. De cette mésaventure, j’ai retenu une belle leçon pour la pratique de la magie : Vouloir en faire trop pour impressionner n’est pas la meilleure stratégie. il faut aller à l’essentiel pendant que le public est chaud, surtout quand l’événement n’est pas exclusivement consacré à son art. Il faut taper fort dès le début et captiver l’attention du public. Certes, j’ai connu des spectacles réussis, mais je préfère retenir celui qui m’a appris une leçon.

Sinon, j’ai eu l’occasion de me produire en privé devant l’ancien chef de l’État, le président Talon, à son domicile, c’était d’ailleurs avec Thibaut, à l’époque. J’étais le premier à me présenter devant lui pour un tour. Ce fut un moment assez émouvant pour moi, et qui m’a beaucoup marqué, car c’est quelqu’un qui a su apprécier cet art.

En termes de chiffres, peut-on déjà compter combien de spectacles ?

Je crois avoir donné une bonne cinquantaine de spectacles. Il faut avouer que je suis assez réservé ; je n’accepte pas tous les événements, il y a des standards que j’essaie de respecter. Mais aujourd’hui, je continue de me structurer pour pouvoir aborder les plus grandes scènes.

Y a-t-il des projets en vue ?

Actuellement, je travaille sur un projet de digitalisation, pour être plus visible et plus présent sur internet. Le monde évolue très vite, et il est absolument essentiel d’être présent au bon endroit, donc sur les bons canaux.

Alors, Stone, c’est un plaisir d’avoir échangé avec vous, pour le plaisir des lecteurs de Matin Libre. Merci.

Réalisé par Teddy GANDIGBE

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