Au Bénin, les artistes veulent désormais savoir ce que le nouveau statut de l’artiste va réellement changer dans leur quotidien. Au cœur de la séance de vulgarisation du décret n°2026-056, tenue ce mardi 18 août 2026 dans le cadre de la tournée nationale, les acteurs culturels du Borgou ont découvert un texte qui renforce la reconnaissance de leur profession, encadre davantage leurs relations de travail et annonce la création d’une « Maison de l’artiste ». Cette séance a connu la présence du Conseiller technique à la Culture du ministère du Tourisme, de la Culture et des Arts, Florent Couao-Zotti, du Directeur national de la Culture, Gompassounon Ahmed Bio Nigan, du Directeur exécutif du Conseil national des organisations d’artistes (CNOA), Boniface Sagbohan, et du Directeur départemental du Tourisme, de la Culture et des Arts du Borgou et de l’Alibori, Mamadou Garou N’douro Bagoudou et des acteurs culturels. Mais entre les droits proclamés et leur application effective, plusieurs arrêtés, statuts et décrets restent encore attendus : le Bénin a-t-il véritablement donné un statut à ses artistes, ou seulement posé les bases d’une promesse à concrétiser ?

Un nouveau cadre pour sortir l’artiste du flou juridique

Le 4 mars 2026 pourrait devenir une date importante dans l’histoire des artistes béninois. Ce jour-là, le gouvernement a adopté le décret n°2026-056 portant statut de l’artiste et des professionnels de la culture. Le texte abroge le décret de 2011 et entend désormais encadrer les réalités professionnelles, sociales et économiques d’un secteur longtemps confronté à la précarité, à l’informalité des contrats et à une faible protection des travailleurs de la création.

Sur le papier, le changement est important. Le nouveau décret reconnaît plusieurs profils : artiste professionnel, semi-professionnel, artiste salarié ou indépendant. Il reconnaît également la qualité de professionnel de la culture aux personnes qui participent à la création, à la production, à la diffusion, à la promotion, à la conservation, à la formation ou à la recherche dans les domaines des arts, du patrimoine et des industries culturelles et créatives.

Le contrat de travail, une avancée pour les artistes ?

L’une des avancées les plus significatives concerne la relation entre l’artiste et celui qui l’emploie. Le décret introduit une présomption de contrat de travail lorsqu’une personne ou une structure rémunère un artiste et détermine notamment le lieu et les horaires de sa prestation.

Cette disposition pourrait changer beaucoup de choses dans un secteur où les artistes travaillent encore souvent sur la base d’accords verbaux ou de contrats précaires.

Le texte reconnaît également le droit à la négociation collective. Les associations d’artistes et de professionnels de la culture reconnues comme légitimes ou représentatives sont appelées à participer à la détermination des normes conventionnelles régissant les relations de travail dans leurs secteurs.

L’artiste bénéficie par ailleurs d’une protection de son droit d’auteur et d’un encadrement de la cession de ses droits d’interprète.

Des droits qui attendent encore leur mode d’emploi

Mais c’est précisément à ce stade que commence la grande interrogation : quand ces droits deviendront-ils pleinement opérationnels ?

Le décret annonce une carte professionnelle pour les artistes exerçant à titre professionnel ou semi-professionnel. Pourtant, les modalités de délivrance de cette carte doivent encore être fixées par un arrêté du ministre chargé de la Culture.

Le principe est donc posé. La procédure concrète, elle, reste à déterminer.

Même situation pour les conditions d’exercice du métier d’artiste. Le décret renvoie à la future « Maison de l’artiste », dont les missions, la composition et les modalités de fonctionnement devront être précisées dans des statuts approuvés par décret pris en Conseil des ministres.

La Maison de l’artiste, pièce maîtresse encore à construire

La Maison de l’artiste apparaît ainsi comme l’une des pièces maîtresses du nouveau dispositif. Elle doit notamment contribuer à l’accompagnement professionnel, à l’information, au conseil et à la promotion du statut social et économique de l’artiste.

La question devient alors simple : combien de temps faudra-t-il attendre entre la reconnaissance d’un droit et sa mise en application ?

Un statut, mais pas de plancher pour les rémunérations

L’autre grande question est économique.

Le décret reconnaît le droit à une rémunération, mais ne fixe aucun montant minimal pour les artistes. Pour l’artiste salarié, la rémunération est fixée d’un commun accord dans le contrat de travail. Pour l’artiste indépendant, elle repose sur un contrat de prestation de services artistiques.

Le texte ne prévoit donc pas de plancher de rémunération permettant de lutter directement contre les cachets dérisoires ou les prestations gratuites imposées aux artistes.

Le même flou apparaît dans les mesures de soutien. Le texte prévoit que l’État mette en place des mesures destinées à faciliter la production, l’importation et l’exportation des biens culturels, le renforcement des capacités et l’accès aux financements, notamment à travers des fonds d’appui, le mécénat et le sponsoring.

Mais quels montants ? Quels mécanismes ? Quels bénéficiaires ? Selon quel calendrier ?

Autant de questions auxquelles le texte ne répond pas directement.

Et la protection sociale de l’artiste ?

Pour les artistes, la question n’est pourtant pas théorique. Elle touche directement à leur quotidien : combien sera payé un spectacle ? Qui garantit le paiement ? Comment protéger un artiste indépendant lorsqu’un contrat n’est pas respecté ? Quel dispositif accompagne l’artiste lorsque ses revenus sont irréguliers ? Que devient celui qui a consacré vingt ou trente ans à la création lorsqu’il n’est plus en mesure de travailler ?

Le nouveau cadre apporte une réponse partielle à certaines de ces préoccupations. Mais il ne crée pas, dans les dispositions analysées ici, un régime social spécifiquement adapté aux carrières artistiques discontinues.

La réalité du métier reste pourtant particulière : prestations ponctuelles, revenus irréguliers, périodes sans activité, tournées, répétitions non rémunérées et carrières qui peuvent s’étendre sur plusieurs décennies.

Des sanctions qui restent dans le droit commun

Autre interrogation : que se passe-t-il lorsqu’un droit reconnu par le décret n’est pas respecté ?

Le texte prévoit que les infractions sont punies conformément aux lois et règlements en vigueur. Mais il ne met pas en place, dans les dispositions relevées, un mécanisme de sanction spécifiquement adapté aux réalités du secteur culturel.

La question de l’effectivité revient donc une nouvelle fois. Un droit sans mécanisme clair de contrôle et de recours peut-il réellement protéger celui qui en bénéficie ?

Professionnel ou semi-professionnel : où placer la frontière ?

Le décret distingue également l’artiste professionnel du semi-professionnel.

Cette distinction permet de mieux nommer les différentes réalités du secteur. Mais elle soulève une question pratique : comment déterminer qu’une activité artistique constitue la principale source de revenus d’une personne alors que beaucoup d’artistes béninois exercent parallèlement plusieurs activités pour vivre ?

La délivrance de la future carte professionnelle pourrait ainsi rendre nécessaire une méthode claire permettant d’établir cette distinction.

Le plus difficile commence maintenant

Pour autant, réduire le décret à ses insuffisances serait injuste. Il constitue une avancée juridique réelle. Plusieurs réalités professionnelles des artistes sont désormais clairement nommées et encadrées.

Le texte reconnaît que l’artiste n’est pas seulement celui qui monte sur scène. Il est aussi créateur, interprète, producteur, diffuseur, professionnel de la culture et acteur d’un véritable secteur économique. La véritable bataille commence donc maintenant.

La carte professionnelle devra être délivrée. La Maison de l’artiste devra fonctionner. Les mécanismes de financement devront devenir accessibles. Les contrats devront être respectés. Et surtout, les artistes devront connaître leurs droits et disposer de moyens pour les faire valoir.

C’est tout l’enjeu de la tournée de vulgarisation du nouveau cadre juridique annoncée auprès des acteurs culturels : faire connaître le texte, mais surtout permettre à ceux qu’il concerne de comprendre ce qu’il change réellement dans leur vie professionnelle.

Le décret du 4 mars 2026 a donc posé une pierre importante. Mais une pierre n’est pas encore une maison. Pour les artistes béninois, le véritable test ne sera pas seulement de savoir si le pays dispose désormais d’un « statut de l’artiste ». Il sera de voir si, demain, un artiste pourra dire : « Je connais mes droits, je peux les faire respecter et ils améliorent réellement ma manière de vivre de mon art. »

Entre le texte voté et le droit vécu, il reste désormais le plus difficile : faire passer le statut du papier à la scène.

Fayçal DRAMANE

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