Ils ont tenu des classes de soixante élèves avec des contrats d’une année, renouvelés sans garantie. Pour des milliers d’Aspirants au Métier d’Enseignant, la décision d’intégration met un terme à une situation qui les tenait, selon leurs propres mots, « suspendus ». Récit d’une bascule.

Il garde le premier contrat dans une chemise cartonnée, avec ses diplômes. Un feuillet, deux signatures, une durée. Quand on lui demande pourquoi il l’a conservé, il répond qu’il ne sait pas trop, puis se reprend : « Pour me souvenir que ça a commencé comme ça. »

Appelons-le Sylvain. Trente-quatre ans, licence de sciences de la vie et de la terre, affecté en 2019 dans un collège d’enseignement général du Borgou, à quarante kilomètres du chef-lieu. Il en est à son sixième contrat.

Vivre en année civile

La précarité, chez les AME, n’a pas la forme qu’on imagine. Ce n’est pas la misère. C’est l’impossibilité de faire un plan.

Sylvain enseigne, corrige, tient un conseil de classe, prépare des élèves au BEPC. Puis, chaque année, un temps de flottement où il ignore s’il rempile. Il a appris à vivre en tranches de douze mois.

« Tu ne peux pas dire à une banque : je veux un prêt. Ils te demandent ton statut. Tu montres ton papier, ils te rendent le papier. C’est fini, la discussion. »

Il a voulu faire construire deux pièces à Parakou. Il a renoncé. Il a voulu se marier plus tôt. Il a repoussé. Sa mère, malade en 2022, a été soignée à crédit auprès d’un cousin, faute de couverture.

Et pendant ce temps, il faisait cours. Bien, disent ses collègues. Il a monté un club scientifique avec des bouteilles de récupération.

Ce qui change au juste

La décision retient l’accumulation de trois contrats successifs comme porte d’entrée. Sylvain en compte six. Il fait partie de la promotion 2019, traitée en priorité parce qu’elle représente plus de la moitié des effectifs concernés.

Le recrutement se fait sur titre, sans examen supplémentaire, l’expérience acquise sur le terrain valant reconnaissance. Ce détail-là, il y revient trois fois dans la conversation.

« Repasser un test après six ans devant les élèves, c’était nous dire que ces six ans ne comptaient pas. »

Le statut d’Agent Contractuel de Droit Public des Collectivités Territoriales Décentralisées lui ouvre la sécurité sociale, une carrière suivie conjointement par son ministère et sa collectivité, et surtout, dit-il, « le droit d’aller quelque part avec une fiche de paie ».

Une nouvelle qui se partage à quatre-vingts

Elle est tombée un après-midi. Le groupe WhatsApp de la promotion, quatre-vingts membres environ, a saturé en une heure.

« Il y a des gars qui ont envoyé des notes vocales où on les entendait pleurer. Franchement. Des hommes de trente ans. »

Lui n’a rien écrit. Il est sorti marcher.

Ceux qui restent dehors

Il y a l’autre versant, et Sylvain ne cherche pas à l’esquiver. Les limites d’âge, 35 ans pour les catégories C et D, 40 ans pour les A et B, écartent une partie de ses camarades. La règle vise à sécuriser quinze ans de cotisation avant la retraite. Elle n’en produit pas moins de la rancœur.

Une collègue, quarante-deux ans, enseignante de français depuis 2018, le dit sans détour :

« Je suis heureuse pour eux. Sincèrement. Et je suis en colère pour moi. Les deux tiennent ensemble, il faut vivre avec. »

Elle reprendra tout de même les cours lundi.

Lundi matin

Sylvain a préparé sa première séance. Photosynthèse, classe de quatrième, soixante-deux inscrits selon les listes provisoires.

Il ne promet pas de révolution pédagogique. Il dit simplement qu’il enseignera « la tête ailleurs qu’à mars prochain ».

« Avant, dans un coin de mon cerveau, il y avait toujours le calendrier. Là, j’ai récupéré ce coin-là. Je vais le mettre sur les élèves. »

Sur la table, la chemise cartonnée est restée ouverte. Le premier contrat dépasse un peu. Il le remet en place, referme, et se lève.

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