Derrière la continuité revendiquée, les cent premiers jours de Romuald Wadagni ont déjà modifié la position du Bénin sur cinq plans : le voisinage, le contrat social, l’architecture institutionnelle, la diplomatie économique et l’exercice même du pouvoir.

Les débuts de mandat se lisent souvent comme des inventaires : on additionne les décrets, on compte les voyages, on aligne les inaugurations. L’exercice manque l’essentiel. Ce qui compte, dans les cent premiers jours d’un pouvoir, ce ne sont pas les événements mais les déplacements – ces moments où la position d’un pays, d’une institution ou d’une pratique change durablement d’axe. Le cas béninois s’y prête d’autant mieux que le nouveau président avait été élu, le 12 avril, sur la promesse paradoxale d’une continuité : héritier revendiqué d’une décennie de réformes, il devait démontrer qu’une succession n’est pas une reconduction. À ce compte, la période ouverte le 24 mai 2026 a produit au moins cinq déplacements du centre de gravité – et c’est leur articulation, plus que chacun d’eux, qui fait sens.

  1. La détente sahélienne, ou le pari du voisinage

Le fait est daté : le 2 juin, neuf jours après son investiture, Romuald Wadagni se rend à Niamey puis à Ouagadougou – aucune de ces capitales n’avait reçu de président béninois depuis les coups d’État de 2023 et 2022. Le contexte donne sa mesure au geste : des années de relations dégradées avec les régimes de l’Alliance des États du Sahel, une frontière nigérienne fermée au détriment des deux économies, un nord béninois exposé à la pression de groupes armés opérant depuis les zones frontalières.

La décision tient en deux mouvements. D’abord le symbole – les dirigeants de l’AES invités à l’investiture, puis les visites elles-mêmes, prolongées vers Bamako et Bissau, avec une invitation adressée à Assimi Goïta. Ensuite la substance : l’engagement pris avec le général Tiani de rouvrir la frontière, et la relance de la coopération sécuritaire avec le Burkina Faso, concrétisée dès la mi-juillet par des patrouilles mixtes dans la zone de Koualou.

La portée dépasse la diplomatie. La sécurité du nord du Bénin dépend largement de ce qui se passe de l’autre côté des frontières ; en rétablissant le dialogue avec des régimes que son prédécesseur affrontait, le nouveau président a choisi le pragmatisme contre la posture, au prix d’un risque assumé de normalisation avec des pouvoirs militaires. Pour la suite, tout dépendra de la réciprocité : une main tendue qui ne serait pas saisie dans la durée transformerait le pari en vulnérabilité. Mais en cent jours, le Bénin est passé du statut d’adversaire désigné des juntes à celui d’interlocuteur recherché – un déplacement que peu d’observateurs jugeaient possible aussi vite.

  1. L’orthodoxie budgétaire mise au service du social

Le fait : le 3 juin, un collectif budgétaire porte le budget de l’État à 4 086,6 milliards de francs CFA, en hausse de 8 %. Le contexte : dix années de rigueur qui ont fait du Bénin l’une des signatures les plus respectées des marchés africains, mais dont les dividendes sociaux restaient la principale attente – et le principal angle d’attaque des critiques du bilan sortant.

La décision réside dans le fléchage, pas dans le volume. Les moyens supplémentaires vont à des mesures nominatives : prise en charge immédiate et inconditionnelle des urgences vitales, gratuité du secondaire public pour toutes les filles dès la rentrée, eau et électricité dans les centres de santé, supplémentation nutritionnelle des mille premiers jours, relance des œuvres universitaires. Et le tout s’opère sans desserrer la contrainte : croissance maintenue à 7,5 %, dépenses de personnel en baisse de 9,8 %. En juillet, la réduction de 15 à 30 % des redevances des marchés modernes, compensée par des subventions d’État, complète le triptyque – santé, école, commerce populaire.

La portée politique est double. À l’intérieur, le président se donne une signature propre, distincte de l’héritage qu’il revendique : la décennie précédente a construit, celle-ci promet de redistribuer. À l’extérieur, il démontre qu’un social financé n’est pas un social renié – les grands équilibres restent le passeport du pays sur les marchés. Ce que cela annonce : le budget 2027, premier exercice entièrement conçu par le nouveau pouvoir, dira si cette équation – rigueur maintenue, dépense sociale ciblée – est une méthode ou une séquence.

  1. Le bicamérisme, ou l’invention d’un après-pouvoir

Le fait est triple : installation du Sénat le 30 juillet à Porto-Novo, décision de Thomas Boni Yayi, le 22 juillet, d’y siéger finalement, élection de Patrice Talon à sa présidence le 6 août, par vingt-quatre voix sur vingt-cinq. Le contexte reste chargé : la révision constitutionnelle de novembre 2025, qui a créé la chambre haute et porté les mandats à sept ans, avait été dénoncée par l’opposition comme une institution taillée pour prolonger l’influence du président sortant.

La décision propre à Romuald Wadagni, dans cette séquence, est une décision d’abstention : il a laissé l’institution s’installer sans marquage présidentiel, honoré le protocole – les sénateurs figuraient à la tribune du 1er août – et gardé le silence sur l’élection de son prédécesseur et mentor. La portée n’en est pas mince. Le Bénin expérimente une réponse originale à l’une des questions les plus déstabilisatrices des démocraties africaines : que faire des anciens présidents ? En plaçant Talon et Boni Yayi – dix ans d’affrontement entre eux – dans le même hémicycle, le système transforme d’anciens pôles de tension en rouages institutionnels.

Ce que cela peut annoncer relève encore de l’hypothèse. Ou bien le Sénat devient une chambre d’expérience et de dialogue, et la cohabitation des trois présidents s’installe comme un modèle ; ou bien la proximité entre le chef de l’État et le président de la chambre haute – son mentor politique – nourrira le procès en tutelle que l’opposition a déjà instruit. Les cent premiers jours n’ont pas tranché ; ils ont montré que la mécanique pouvait s’enclencher sans grincer.

  1. Une diplomatie économique de crédibilité

Le fait : en dix semaines, Bruxelles (23-24 juin, rencontres avec António Costa et Ursula von der Leyen), Nouakchott (6 juillet), Addis-Abeba (13 juillet, en invité d’honneur d’une retraite stratégique d’Afreximbank), puis la venue à Cotonou de la ministre canadienne des Affaires étrangères Anita Anand (4-6 août), marquée par l’inauguration de l’ambassade du Canada et une déclaration commune de partenariat.

Le contexte éclaire la singularité de l’exercice : rares sont les chefs d’État qui abordent leur mandat en étant déjà connus des bailleurs, des agences et des marchés. Dix ans aux Finances ont fait de Romuald Wadagni un visage familier des institutions financières ; il convertit ce capital en accès. La décision se lit dans les priorités affichées à chaque étape – industrialisation, emploi des jeunes, financement du développement, et, de manière insistante, le développement du nord du pays, jusque dans les échanges bruxellois. La modernisation du Port autonome de Cotonou, vitrine de la Vision 2060 appuyée par un prêt du Fonds climatique Canada-Banque africaine de développement, illustre le même enchaînement : crédibilité, capitaux, infrastructures.

La portée tient dans un renversement discret : la diplomatie béninoise ne cherche plus d’abord de l’aide, elle négocie des partenariats d’investissement, en s’appuyant sur une décennie de discipline budgétaire devenue argument commercial. Le calendrier lui-même fait système – le voisinage en juin, l’Europe dans la foulée, les institutions financières africaines en juillet, un partenaire du G7 en août : chaque cercle est visité dans l’ordre de son importance stratégique. Pour la suite, l’enjeu sera de traduire les communiqués en flux – et d’éviter que l’agenda extérieur, très dense, ne donne prise au reproche d’un président des sommets. Les cent premiers jours suggèrent que l’intéressé en est conscient : à chaque déplacement lointain a répondu, presque aussitôt, une séquence intérieure très visible.

  1. Un exercice du pouvoir reconfiguré

Le dernier déplacement est le moins quantifiable et peut-être le plus durable : il touche à la manière même de gouverner. Les faits s’accumulent en pointillé – Conseil des ministres mensuel au lieu du rite hebdomadaire ; annonces expliquées par le président lui-même sur ses réseaux, à la première personne ; visite inopinée aux urgences de Parakou pour vérifier l’application de sa propre réforme ; marche matinale transformée en audience de rue ; nomination d’un chargé de mission dédié à la culture, aux médias et à la visibilité en la personne de Claudy Siar ; et cette séquence d’août où le chef de l’État, en congés au Bénin, se fait élever au rang de prince de la cour de Nikki lors d’une Gaani dont l’État assure désormais l’organisation, avant qu’un hymne en dendi ne résonne, quelques semaines plus tôt, sur le boulevard de la Marina.

Le contexte : une demande sociale de proximité que la décennie de grands chantiers avait laissée partiellement insatisfaite. La décision, car c’en est une : faire de la présence – physique, culturelle, numérique – un mode de gouvernement à part entière, et de la culture un domaine d’intervention publique au même titre que le port ou la fiscalité. La portée : un rapport État-nation qui se rejoue, où le pouvoir central parle les langues, honore les cours royales et se montre dans les hôpitaux. Ce que cela annonce enfin : un capital de popularité à entretenir, avec le risque connu de tous les styles fondés sur la présence – l’usure. Les cent premiers jours l’ont constitué ; ils n’ont pas encore eu à le dépenser.

Une cohérence, une inconnue

Cinq déplacements, une seule logique : convertir en légitimité politique un crédit d’abord technique. Le voisinage réconcilié sécurise, le budget social redistribue, les institutions absorbent, la diplomatie finance, le style rapproche. L’inconnue est celle de tous les débuts réussis : ce dispositif a été conçu et déployé sans résistance majeure – majorité écrasante, opposition affaiblie, conjoncture favorable. Sa vraie nature n’apparaîtra qu’au premier choc, budgétaire, sécuritaire ou social. Les cent jours ont montré une trajectoire ; ils n’ont pas encore rencontré d’obstacle.

M.M

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