Il faut le dire sans détour : une bonne partie de la scène culturelle du nord Bénin ne produit plus des œuvres, elle produit des publications. Le festival dure trois jours ; sa véritable existence, elle, se joue ailleurs en deux mois de teasing sur Facebook, trois jours de selfies estampillés « j’y serai », puis onze mois d’un silence de cimetière. Le rapport d’activités, lui, reste toujours impeccable, truffé de chiffres flatteurs et de photos savamment cadrées. Les artistes associés, eux, attendent encore leur cachet.

Le mal est plus profond qu’il n’y paraît. Combien d’artistes, dans le septentrion, n’attendent un financement avant même de créer ? La création est devenue conditionnelle, suspendue au bon vouloir d’un sponsor, d’une structure ou d’une subvention hypothétique. On ne crée plus par nécessité artistique, on crée quand on est payé pour le faire. Ce renversement des priorités transforme l’artiste en simple exécutant d’un cahier des charges, et vide l’acte créatif de ce qui devrait le fonder : l’urgence de dire, de montrer, de transmettre. Cette dépendance au financement explique en partie l’improvisation permanente qui caractérise l’organisation culturelle locale. Pas d’argent, pas de préparation ; l’argent arrive au dernier moment, la communication aussi. Résultat : on annonce l’événement la veille, parfois le jour même, pour l’oublier dès le lendemain.

Facebook, unique vitrine et unique tombeau

Toute la stratégie de communication semble aujourd’hui se résumer à un mur Facebook. On y poste l’affiche, on y poste les photos, on y poste les remerciements et rien d’autre. Aucune conférence de presse digne de ce nom, aucun dossier de presse détaillé, aucune archive qui permettrait, un an plus tard, de mesurer ce qui a réellement été accompli. Tout est pensé pour l’instant présent, pour le « like » immédiat, jamais pour la mémoire. Cette logique du « syndrome Facebook » a un effet pervers : elle donne l’illusion de la communication sans en avoir la rigueur. Un post n’est pas un dossier de presse. Une story qui disparaît en 24 heures n’est pas une archive. Une publication noyée dans un fil d’actualité n’est pas une trace historique. Pourtant, c’est sur cette illusion que reposent aujourd’hui la plupart des acteurs et événements culturels du nord Bénin.

Le journaliste culturel, grand oublié du système

Et pendant que les murs Facebook se couvrent de « likes », le journaliste culturel, lui, est relégué au rang d’accessoire encombrant. Trop exigeant, trop curieux, trop soucieux de vérifier ce qui se cache derrière la vitrine : on préfère s’en passer purement et simplement. Or, c’est justement ce professionnel qui pourrait documenter, contextualiser, et faire vivre un événement bien au-delà de ses trois jours d’existence physique. Quand, par exception, on daigne le solliciter, c’est souvent pour le rétribuer en miettes quelques billets glissés comme une aumône, jamais comme la reconnaissance d’un vrai travail journalistique. Ce mépris a un coût que l’on mesure rarement : sans communication journalistique sérieuse, pas de mémoire collective ; sans mémoire collective, pas d’histoire de l’art local ; sans histoire, pas de légitimité à réclamer, demain, une reconnaissance nationale ou internationale.

Les artistes, premières victimes de ce système

Cette culture de l’apparence a un prix, et ce prix, ce sont les artistes eux-mêmes qui le paient, souvent sans le comprendre. Combien communiquent uniquement la veille de leur événement, faute d’une vraie stratégie construite en amont ? Combien repartent d’un festival sans cachet, avec pour seule compensation une photo de groupe et une promesse de « on va s’appeler » ? Combien, après des années de scène, ne disposent d’aucune revue de presse, d’aucun article de fond, d’aucune trace tangible de leur parcours artistique ? À force de préférer la photo au fond, la mise en scène au contenu, c’est tout un secteur qui s’habitue à exister sans laisser de trace et qui s’étonne ensuite de rester invisible aux yeux des institutions, des bailleurs, du grand public.

Reprendre en main son propre récit

Il est temps de choisir : voulons-nous des événements artistiques qui ne durent que trois jours sur un écran, ou un art qui marque une région, une génération, une mémoire ? Voulons-nous des artistes qui existent le temps d’un post, ou des créateurs dont le parcours s’écrit, se documente, se transmet ? Voulons-nous des œuvres qui s’effacent dès que le rideau tombe, ou des créations qui traversent le temps parce qu’on a pris soin de les raconter ? Continuer à confier toute sa visibilité au seul algorithme de Facebook, c’est accepter que les événements se dissolvent dans l’oubli, que les artistes restent invisibles au-delà de leur cercle immédiat, et que les œuvres elles-mêmes ne laissent aucune empreinte durable. Un événement qu’on ne peut pas raconter un an après n’a peut-être jamais vraiment eu lieu. Un artiste sans archive n’a peut-être jamais vraiment été vu. Une œuvre sans trace écrite finit toujours par disparaître deux fois : une première fois dans l’oubli, une seconde fois dans l’indifférence.

Fayçal DRAMANE

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