Par la rédaction, 3 juillet 2026
Le Tribunal des activités économiques de Lyon a prononcé l’ouverture de la liquidation judiciaire de la maison-mère du groupe insurtech SUSU, actif dans quatre pays d’Afrique de l’Ouest et centrale. Cette décision relance la question de la gouvernance des startups financées en Europe pour opérer sur le continent africain.
Le 24 juin 2026, le Tribunal des activités économiques de Lyon a ainsi ouvert la liquidation judiciaire de SUSU FRANCE SAS, maison-mère d’un groupe insurtech présent en Côte d’Ivoire, au Cameroun, au Sénégal et en République démocratique du Congo.
La société opère comme courtier de droit français, adossé à des assureurs partenaires en Afrique identifiés publiquement comme Allianz/Sanlam, SUNU Assurance, Prévoyance d’Assurance, Finafrica, entre autres. Son modèle repose sur des partenariats assurantiels locaux et des activités de distribution et de gestion, dont les conditions d’exercice doivent être appréciées pays par pays au regard des agréments et obligations réglementaires applicables.
Une trajectoire financière déficitaire depuis 2022
Cette liquidation intervient dans un contexte de pertes constatées sur trois exercices consécutifs : 95 366 € en 2022, 324 470 € en 2023, puis, en 2024, 329 366 € selon le procès-verbal d’assemblée générale contre 455 162 € selon la liasse fiscale 2033-A.
Cet écart de plus de 125 000 euros entre le procès-verbal d’assemblée générale et la liasse fiscale 2024 reste, à ce stade, sans explication documentée dans les pièces consultées. Il constitue un point de clarification sur la cohérence du reporting financier de la structure.
À cela s’ajoute un déficit fiscal reportable cumulé qui atteint 2 178 333 euros fin 2024. Si les capitaux propres demeurent positifs (4,8 millions d’euros fin 2024), ils reposent principalement sur les primes d’émission accumulées lors des levées de fonds successives, et non sur la rentabilité de l’exploitation. Le capital social, lui, est passé de 365 340 euros en 2022 à 799 680 euros en 2024.
Cette situation traduit une dépendance importante au capital-risque : le groupe a levé environ 9 millions de dollars cumulés depuis 2019 auprès d’INCO Ventures, Al Mada Ventures, Janngo Capital, Open CNP, Health54 (CFAO Healthcare), Launch Africa Ventures, Five35 Ventures et Plug & Play Ventures, avec le soutien de Bpifrance. Par ailleurs, un projet d’augmentation de capital réservée aux salariés a été rejeté à l’unanimité en juin 2025.
Deux éléments supplémentaires appellent une vérification approfondie. D’une part, la montée des créances intragroupe, passées de 2,9 à 4,85 millions d’euros entre fin 2023 et fin 2024, interroge sur leur nature, leur justification économique et leur recouvrabilité : financement des filiales africaines en développement, refacturations intragroupe ou flux liés à l’organisation opérationnelle du groupe ?
Des lendemains incertains pour les filiales africaines et leurs partenaires
Sur le terrain, les conséquences potentielles concernent d’abord l’emploi : selon les documents de l’entreprise consultés, environ 40 à 45 salariés travaillent pour SUSU en Côte d’Ivoire, au Cameroun, au Sénégal et en République démocratique du Congo.
Ces filiales, dotées d’une existence juridique propre à l’image de SUSU Côte d’Ivoire, dont le siège est à Abidjan Cocody, versaient chacune 60 000 euros annuels de redevance de marque à la maison-mère, en plus d’autres flux financiers. Cette organisation crée une dépendance financière et opérationnelle vis-à-vis d’une tête de groupe désormais placée en liquidation judiciaire.
Un passif social non soldé auprès de l’URSSAF est par ailleurs évoqué comme étant en cours de négociation. Rien ne permet aujourd’hui d’affirmer ni d’exclure une situation comparable dans les filiales : les obligations dues à la CNPS (Côte d’Ivoire, Cameroun), à l’IPRES et à la Caisse de Sécurité Sociale (Sénégal), ou encore à l’INSS (RDC), ont-elles été honorées à jour ? La question reste ouverte. Au-delà des risques sociaux que pourrait entraîner la liquidation de la maison-mère, c’est donc aussi le versement effectif des cotisations sociales dues au titre de ces salariés qui appelle vérification.
Les salariés ne sont pas les seuls concernés : la situation peut également soulever des questions pour les clients de SUSU ayant déjà réglé leur police d’assurance et qui s’attendent à bénéficier d’une couverture médicale, en particulier la diaspora ayant souscrit via SUSU France pour des proches restés au pays, ou les entreprises locales ayant souscrit pour leur personnel.
SUSU et la question systémique des startups « pour l’Afrique, depuis l’Hexagone »
Ce dossier dépasse le cas isolé et pose une question plus large : celle de la gouvernance des startups financées depuis l’Europe pour opérer sur des marchés africains. Dans ce type de modèle, la robustesse de la gouvernance intragroupe, l’autonomie financière des filiales et la qualité du reporting deviennent des points déterminants.
Trois points d’attention reviennent dans ce dossier :
- Le récit contre le terrain — les due diligences portent souvent sur le potentiel de marché et la scalabilité du produit ; elles doivent aussi couvrir la robustesse actuarielle, la conformité au Code CIMA et la solidité de la gouvernance intragroupe.
- L’autonomie locale — lorsque les filiales sont facturées par la maison-mère pour la marque, les commissions ou les frais de structure, leur marge de manœuvre financière doit être appréciée concrètement, notamment en cas de crise.
- La qualité du reporting financier — l’écart non expliqué de 125 000 euros entre deux documents relatifs au même exercice illustre un point de vigilance sur la cohérence des informations financières.
Pour réduire ces risques, plusieurs garde-fous peuvent être envisagés : un conseil d’administration incluant des administrateurs indépendants basés localement, un reporting financier consolidé et audité selon un calendrier strict, une séparation claire entre trésorerie du groupe et trésorerie des filiales, ainsi qu’une présence physique régulière et documentée sur le terrain.
Trois lectures se dégagent de ce dossier. Pour les investisseurs, une due diligence centrée sur le marché et le produit, sans examen de la gouvernance intragroupe ni de la solvabilité de la tête de groupe, expose le capital à un risque de contagion difficile à anticiper. Pour les régulateurs, l’enjeu consiste à vérifier que les filiales africaines de groupes étrangers disposent d’une gouvernance et d’une solvabilité réellement autonomes, et non d’une simple façade juridique dépendante d’un centre de décision unique situé hors zone CIMA. Pour les assurés en Côte d’Ivoire, au Cameroun et au Sénégal, enfin, la solidité d’un service ne se juge pas sur la seule notoriété de sa maison-mère occidentale, mais sur l’autonomie réelle juridique, financière et opérationnelle de l’entité qui porte l’offre localement.
Cet article s’appuie sur les comptes sociaux 2023-2024 de SUSU France SAS, les procès-verbaux des assemblées générales de juin 2024 et juin 2025, l’avis de jugement au BODACC, un courriel interne de la direction, des annonces légales relatives à SUSU Côte d’Ivoire, des sources publiques sur l’immatriculation ORIAS, les partenariats assurantiels et l’historique de financement de la société.



