Le week-end, Parakou change de rythme. Dès le samedi à partir de 16 heures et le dimanche, entre 7 heures et 10 heures puis de nouveau en fin d’après-midi, un même phénomène se répète dans plusieurs quartiers de la ville. Sans invitation officielle, sans publicité et sans billets d’entrée, des passionnés convergent spontanément vers les terrains de football. Ils ne sont pas forcément de clubs connus. À Banikani, Ganou, Amanwignon, au terrain cheminot de l’OCBN à Alaga, à l’Epp Zongo 1, à l’Epp Sinagourou ou encore sur le terrain situé en face du stade municipal, le football reprend ses droits et transforme chaque rencontre en un véritable rendez-vous populaire où se côtoient jeunes, anciens, fonctionnaires, journalistes, commerçants, artisans et inconditionnels du football.
À 16 heures précises, les premiers coups de sifflet retentissent. Les équipes prennent place. Les joueurs ne viennent pas en groupe, mais de façons dispersées ils se réunissent par plusieurs moyens. Certain, à pied, à moto, à vélo et d’autres profitent de la générosité de leur pairs ayant des moyens roulant pour être au rendez-vous. Les dossards ou les maillots ne sont pas toujours identiques, les chaussures encore moins, mais l’envie de jouer efface toutes les différences. Ici, on ne demande ni profession ni statut social. Seule compte la qualité du jeu. Sur ces pelouses de fortune ou ces terrains de latérite, chacun trouve naturellement sa place. Celui qui connaît le mieux les règles devient arbitre le temps d’un match. Un ancien joueur endosse le rôle de coach et distribue ses consignes avec une assurance digne des grands techniciens. Un autre s’improvise préparateur physique, conseille, encourage ou recadre un partenaire qui tarde à revenir défendre.
Les remplaçants suivent chaque action avec impatience, espérant leur tour. Les débats commencent bien avant le coup d’envoi et se poursuivent jusque longtemps après le dernier coup de sifflet. On discute des compositions, on refait les actions litigieuses, on compare les générations de joueurs et l’on défend les couleurs de son équipe avec une passion qui dépasse largement le simple cadre d’un match amical. Ce qui frappe surtout, c’est la diversité des joueurs. Sur le même terrain, un étudiant peut faire équipe avec un enseignant. Un journaliste échange des passes avec un entrepreneur. Un agent de l’administration publique défend les mêmes couleurs qu’un apprenti mécanicien ou un conducteur de taxi-moto. Pendant quatre-vingt-dix minutes, les fonctions disparaissent. Il ne reste que des hommes unis par une passion commune : le football.
À Waï Waï comme à Ganou, à Amanwignon comme au terrain cheminot de l’OCBN ou devant le stade municipal ou encore à l’université de Parakou, les rencontres s’enchaînent dans une ambiance faite de rires, de taquineries et de compétitivité. Chaque équipe veut gagner, mais sans perdre l’esprit de camaraderie qui fait la réputation de ces rendez-vous sportifs. Il suffit d’un beau dribble pour arracher des exclamations. Une frappe bien placée déclenche des applaudissements spontanés. Une décision arbitrale contestée ouvre un débat animé, avant que chacun ne retrouve le sourire quelques instants plus tard. Ici, le football est autant un sport qu’un langage commun.
Au fil des années, ces rendez-vous sont devenus une véritable institution dans plusieurs quartiers de Parakou. Certains groupes ne manquent presque jamais une séance. D’autres parcourent plusieurs kilomètres chaque week-end simplement pour retrouver leurs partenaires de jeu. Les grands tournois organisés sur ces terrains sont désormais attendus comme de véritables événements sportifs locaux, révélant parfois de jeunes talents appelés à évoluer dans des clubs plus structurés. C’est ici que naissent les ambitions de porter un jour les couleurs des Buffles, des Dragons, des Guépards ou pourquoi pas d’un grand club européen.
Mais ces terrains jouent aussi un rôle social essentiel. Ils éloignent de nombreux jeunes de l’oisiveté, créent des liens entre les quartiers et offrent un espace d’expression où le talent compte souvent davantage que les moyens financiers. Derrière chaque tournoi se cache une organisation impressionnante. Des bénévoles installent les filets, assurent l’arbitrage, motivent les équipes…. Avec peu de moyens, ils réussissent à faire vivre une véritable culture sportive populaire. Le samedi soir et le dimanche matin, ces terrains deviennent ainsi le miroir d’une jeunesse qui refuse de renoncer à ses rêves. Une jeunesse qui continue de croire qu’un simple match de quartier peut changer une vie.
À Parakou, le stade qui accueille les compétitions officielles est en chantier. Mais le cœur du football bat encore plus fort ailleurs. Il bat à Waï Waï, à Ganou, à Amanwignon, au terrain cheminot de l’OCBN, devant le stade municipal et sur tant d’autres espaces de sable rouge où chaque passe raconte une histoire. Car avant les lumières des grands championnats, il y a toujours la poussière d’un terrain de quartier. Et tant que cette poussière continuera de s’élever chaque week-end sous les crampons des jeunes Parakois, le football béninois pourra encore rêver d’un avenir meilleur.
Fayçal DRAMANE



