Parfois, l’Histoire avance à pas feutrés avant de révéler brusquement son dessein ; et c’est souvent dans les cent premiers jours d’un pouvoir que se dessinent les contours de son véritable visage. Entre diplomatie de réconciliation, activisme gouvernemental et survivances d’un ancien monde qui refuse de quitter la scène, Romuald Wadagni semble avoir choisi de gouverner en mouvement plutôt que de régner dans l’immobilisme.

Il existe parfois dans la vie des nations des événements qui ressemblent moins à une alternance politique qu’à l’ouverture solennelle d’un nouveau chantier sous la voûte du ciel.

Le Bénin vient peut-être d’en vivre un. À peine installé dans le fauteuil présidentiel, Romuald Kossi M’Buéké Wadagni a surpris jusque dans leurs certitudes les plus enracinées ceux qui l’avaient catalogué avec la désinvolture des experts paresseux.

On le disait comptable ; il s’est révélé diplomate. On l’imaginait technocrate ; il surgit en homme d’État. On le croyait héritier ; il se comporte déjà en fondateur.

Et quel symbole que ce prénom, M’Buéké, qui signifie qu’un nouveau jour se lève.

Les anciens Kotafon savent qu’aucune aurore ne prévient de son arrivée ; elle chasse simplement les ténèbres.

Ainsi procèdent les véritables changements.

Sans vacarme.

Sans trompettes.

Sans ces fanfares de circonstance dont les régimes finissants aiment tant accompagner leurs propres légendes.

 

Comme les Trois

Grandes Lumières

 

À Adjigo, l’antique Doukonta, ce modeste coin de terre accroché à l’arrondissement de Ouèdèmè comme une mémoire à son histoire, les vieillards ont dû sourire sous leurs palmiers.

Car voici qu’un fils du terroir, sorti des sentiers sablonneux du Mono, se retrouve à conduire la destinée d’une nation entière.

Et voici surtout que son premier réflexe présidentiel n’a pas consisté à distribuer des décorations, inaugurer des plaques commémoratives ou contempler son portrait officiel.

Il a préféré prendre la route.

La route des voisins.

La route des réconciliations.

La route des portes qu’il fallait rouvrir avant qu’elles ne rouillent définitivement.

Car il faut avoir l’honnêteté de le reconnaître : le Bénin entretenait avec plusieurs de ses voisins des ressorts diplomatiques aussi détendus qu’un vieux filet de pêche abandonné sur une plage de Grand-Popo.

Des années de crispations, de malentendus, de susceptibilités régionales et de postures inutiles avaient fini par installer dans la sous-région une atmosphère de méfiance dont personne ne tirait véritablement profit.

Alors M’Buéké s’est mis en marche. Et son itinéraire n’avait rien du tourisme présidentiel.

 

Comme les Trois Grandes Lumières qui guident l’initié dans sa progression, trois flambeaux éclairaient sa démarche : le rétablissement de la confiance diplomatique, la relance des dynamiques économiques régionales et la réponse collective au péril sécuritaire.

Trois lumières.

Pas une de plus.

Pas une de moins.

C’est à leur clarté qu’il a traversé le Nigéria, le Niger, le Burkina Faso, le Togo et la Côte d’Ivoire.

 

La future zone économique

 

Au Niger surtout, l’effet fut spectaculaire. Car cette frontière dont beaucoup de Béninois pensaient qu’elle demeurerait fermée jusqu’à la consommation des siècles semblait être devenue un monument administratif plus solide que les pyramides d’Égypte.

Des commerçants désespéraient. Des familles souffraient. L’économie régionale toussait. Les relations entre Niamey et Cotonou s’étaient refroidies. Et les terroristes, eux, profitaient tranquillement des fractures entre États.

Or voilà qu’en quelques jours seulement, le nouveau président béninois obtient ce que beaucoup considéraient encore comme impossible.

La réouverture annoncée de cette frontière portera désormais son empreinte politique. Les natifs de Lokossa peuvent légitimement en éprouver une fierté particulière. Leur fils vient de réussir là où tant de spécialistes expliquaient doctement pourquoi rien n’était possible.

Les mêmes spécialistes d’ailleurs qui, il y a encore quelques semaines, juraient avec une gravité professorale que Wadagni manquerait d’épaisseur politique. Aujourd’hui, ce sont leurs certitudes qui manquent d’épaisseur.

Le déplacement au Burkina Faso fut tout aussi significatif. Là encore, le nouveau président a choisi le langage du dialogue plutôt que celui des ego blessés.

Car chacun sait désormais que la lutte contre le terrorisme ne se gagnera ni dans les communiqués triomphalistes ni dans les querelles de chapelle diplomatique.

Elle se gagnera par la coopération.

Par le renseignement partagé.

Par la confiance retrouvée.

Par cette fraternité des frontières que les groupes armés redoutent davantage que les discours martiaux.

En réalité, Wadagni n’a fait que respecter l’un des plus vieux usages de la diplomatie moderne. En France, depuis plusieurs décennies, le président nouvellement élu réserve presque toujours sa première visite officielle à l’Allemagne.

Pourquoi ?

Parce que l’on ne prétend pas rayonner sur le monde lorsque l’on néglige son voisin immédiat. Parce que la géographie demeure la première des réalités politiques. Parce qu’un bon voisin vaut parfois davantage qu’un allié lointain.

Le même raisonnement explique l’attention particulière portée au Nigéria. Le géant économique africain représente pour le Bénin une chance historique que plusieurs générations de dirigeants ont contemplée comme un trésor derrière une vitrine. Wadagni, lui, semble décidé à ouvrir la vitrine.

La future zone économique spéciale évoquée dans son programme pourrait devenir l’un des moteurs les plus puissants de la croissance nationale.

Mais ce qui frappe davantage encore que les voyages, c’est le style.

Une humilité presque déroutante.

Une sobriété rare.

Une volonté d’écoute.

Une disposition permanente à la négociation.

Comme s’il avait compris que lorsqu’un pays sort d’une décennie de tensions, il faut davantage réparer que régner.

Davantage rassembler que gouverner.

Davantage bâtir que dominer.

 

Un ministre dans le bureau.

Un ministre dans le couloir.

Un ministre pour conseiller le ministre.

 

Hélas, toute fresque possède son ombre. Et l’ombre du tableau Wadagni porte actuellement un nom : le retour des déjà-vus. Ah ! les voilà revenus.

Les vétérans.

Les survivants.

Les fossiles politiques.

Les vieux chevaux de retour.

Les espèces en voie de disparition.

Ces espèces que l’on croyait menacées d’extinction et qui réapparaissent soudain avec la résistance biologique des cafards après l’orage.

Les uns reviennent comme chargés de mission. Les autres comme conseillers. Certains ont même réussi l’exploit administratif de descendre d’un ministère pour atterrir dans une préfecture tout en expliquant qu’il s’agit d’une promotion stratégique.

Du grand art.

Du très grand art.

Le peuple observe ce ballet avec un sourire ironique. Il regarde ces revenants sortir par la porte pour réapparaître aussitôt par la fenêtre. Il contemple cette prolifération de ministres-conseillers avec la même curiosité qu’un botaniste découvrant une nouvelle espèce végétale.

À ce rythme, le Bénin risque bientôt de compter un ministre au mètre carré.

Un ministre dans le bureau.

Un ministre dans le couloir.

Un ministre pour conseiller le ministre.

Et peut-être bientôt un ministre chargé d’observer les ministres-conseillers.

 

Le plus savoureux reste que la trêve politique en vigueur a précisément neutralisé l’essentiel du terrain où ces prestigieux renforts étaient censés exercer leurs talents. Les Béninois ont parfaitement compris d’où a soufflé ce vent.

Mais passons. Le bruit de la mer n’empêche jamais les poissons de dormir. Et surtout, il ne doit pas empêcher le capitaine de tenir son cap.

 

Construire son avenir

sans demander la permission

aux habitudes.

 

Car pendant que les crocodiles aux dents longues cherchent encore leur place dans la nouvelle mare, le président avance. Des bus pour les étudiants. Un comité pour améliorer leurs conditions de vie. Un milliard pour les urgences médicales. La gratuité de la scolarité pour les filles du secondaire. Vingt milliards pour l’eau et l’électricité dans les établissements publics. Des distinctions pour les meilleurs producteurs agricoles.

Autant de mesures qui donnent le sentiment qu’au sommet de l’État, quelqu’un a décidé de substituer l’action au commentaire.

Parti dans l’imaginaire collectif avec l’étiquette de gestionnaire délégué de la Rupture, Romuald Wadagni renvoie progressivement l’image d’un chef d’État qui entend réinventer le Bénin sans renier ses succès, corriger ses erreurs sans les dissimuler et construire son avenir sans demander la permission aux habitudes.

Et tandis qu’il reprend déjà son bâton de pèlerin diplomatique vers Dakar, Bamako et Bissau, une conviction s’installe doucement dans les esprits.

Sous les colonnes du temps qui s’ouvre, quelque chose a commencé.

Quelque chose qui ressemble à une aurore.

Quelque chose qui porte le nom de M’Buéké.

Un nouveau jour se lève.

Et pour l’instant, M’Buéké, tout est juste et parfait.

 

J’ai dit…

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