Chaque matin, en prenant la route au Bénin, nous jouons collectivement à une loterie dont les perdants paient de leur vie ou de leur intégrité physique. Les accidents de la route ne sont pas une fatalité. Ils sont le résultat mesurable d’un système défaillant que nous avons, collectivement, le pouvoir de corriger.
J’ai été, pendant plusieurs années, cadre des Travaux Publics sur des chantiers d’infrastructure en France et cet expérience me permet de mesurer chaque jour l’écart entre ce que notre pays pourrait être et ce qu’il est encore. Ce n’est pas un regard pessimiste, c’est un regard de professionnel, formé à diagnostiquer les problèmes pour mieux les résoudre.
La sécurité routière est le premier sujet de cette nouvelle rubrique intitulée « La voix du praticien » que je souhaite porter au débat public à l’ère d’une nouvelle séquence politique pour notre pays. Non pour critiquer, mais pour proposer.
Un problème aux causes multiples
L’insécurité routière au Bénin résulte de plusieurs facteurs qui se cumulent : une formation insuffisante des conducteurs, une ignorance fréquente des règles élémentaires du code de la route, une signalisation incomplète, non-conforme ou absente sur de nombreux axes, un état parfois dégradé des infrastructures, et une répression des infractions trop aléatoire pour être dissuasive.
Les conducteurs de motos en général et les zémidjans en particulier méritent une attention spécifique. Ils représentent la majorité des usagers de nos routes et concentrent une part disproportionnée des accidents. Leur intégration dans toute politique de sécurité routière n’est pas optionnelle, elle est centrale. Formation spécifique sur le code la route, port du casque obligatoire pour tous, immatriculation systématique et traçable, assurance : ces mesures concernent des centaines de milliers de personnes et peuvent sauver des vies rapidement.
Mais les deux-roues ne sont pas les seuls en cause. Nos routes sont aussi peuplées de véhicules qui n’auraient jamais dû y circuler. Des camions vétustes dont les défaillances techniques causent des drames. Des voitures aux pare-brises remplacés par du plastique, aux pneus complètement usés, aux feux manquants ou bricolés sans indicateur de direction. Comment ces véhicules obtiennent-ils une visite technique conforme ? La réponse, chacun la connaît. La visite technique est devenue une formalité administrative dont l’issue se négocie, non une vérification réelle de l’état du véhicule. Tant que cette réalité perdurera, nos routes resteront des zones à risque permanent.
Enfin, la sécurité routière n’est pas l’affaire des seuls conducteurs. Il est courant de voir des piétons marcher sur la chaussée alors qu’un trottoir est disponible, traverser hors des passages autorisés, ou s’engager sans regarder. La route est un espace partagé qui obéit à des règles et ces règles s’apprennent. La sensibilisation de l’ensemble de la population, pas seulement des conducteurs, est une composante indispensable de toute politique sérieuse de sécurité routière.
Des solutions concrètes et applicables
Réformer la sécurité routière au Bénin ne nécessite pas des moyens extraordinaires. Elle nécessite de la méthode et de la volonté.
En matière de formation, une mesure simple produirait des effets immédiats : exiger que tout candidat au permis de conduire réussisse l’examen théorique du code de la route avant d’accéder aux leçons pratiques (dans nos auto-écoles, il est courant de voir un apprenti prendre le volant d’une voiture dès son premier cours). Cette séquence, évidente en apparence, n’est pas appliquée. Il faudrait y ajouter la certification obligatoire et renouvelable de tous les moniteurs d’auto-école, dont la qualité est aujourd’hui très inégale, et l’agrément strict des auto-écoles conditionné à cette certification.
L’éducation routière ne peut pas se limiter aux seuls candidats au permis. Un programme national intégré dans les cursus scolaires dès le collège, complété par des campagnes mobiles dans les zones rurales, formerait progressivement des générations de citoyens, conducteurs et piétons, conscients de leurs droits et de leurs devoirs sur la route.
La réforme de la visite technique est non négociable. Des centres agréés indépendants, soumis à des audits réguliers et inopinés, doivent remplacer un système aujourd’hui perméable à la corruption. Un véhicule qui ne passe pas la visite technique ne doit pas circuler, point. Les sanctions pour les centres qui délivrent des attestations de complaisance doivent être sévères et appliquées sans exception.
La répression des infractions doit être ferme et transparente. Une brigade spéciale de répression des infractions routières, dont chaque agent maîtrise parfaitement le code de la route, doit être créée. Sa crédibilité dépendra d’un impératif absolu : mettre fin aux arrangements informels. Cela passe par la traçabilité numérique de chaque intervention à l’aide d’une application mobile développée à cet effet. Cette seule mesure changerait profondément la culture du contrôle routier.
Une application nationale qui centraliserait toutes les informations relatives aux conducteurs et à tous les véhicules à moteur homologués pour la route : permis, assurance, vignette, visite technique, TVM, historique des infractions, accessibles en quelques secondes lors d’un contrôle sur un simple téléphone portable attribué à l’agent.
Enfin, on ne peut exiger le respect de règles qui ne sont pas visibles. La remise en état complète de la signalisation verticale et horizontale : panneaux, marquage au sol en peinture réfléchissante (Résine à froid ou thermoplastique), feux tricolores, est une condition non négociable. Elle doit s’accompagner d’un audit des infrastructures les plus dangereuses et de leur mise aux normes progressive. Il arrive parfois que des contrôles soient réalisés sur des voies où la signalisation est masquée, détériorée ou inexistante.
Une question de volonté politique
Aucune de ces mesures n’est techniquement complexe. Certaines sont réglementaires et peuvent être mises en œuvre rapidement, à faible coût. D’autres nécessitent des investissements étalés dans le temps. Toutes sont applicables.
Ce qui manque au Bénin en matière de sécurité routière, ce n’est pas la connaissance du problème. C’est la décision ferme et durable de le traiter comme une priorité nationale avec les moyens, les structures et le suivi que cela implique.
Nos routes tuent. Nos routes mutilent. Nos routes appauvrissent des familles entières. Ce n’est pas une question technique. C’est une question de dignité.
Ousman HASSAN, Cadre des Travaux Publics, Consultant indépendant en ingénierie, voirie et réseaux divers, éleveur et agripreneur.
Prochain article : La formation professionnelle dans le BTP, transformer les manœuvres en ouvriers qualifiés.






