Chantage à la diffusion d’images intimes, peur du jugement, méconnaissance des recours, la sextorsion expose les victimes à une violence souvent vécue dans le secret. Au Bénin, des organisations de terrain s’engagent dans la prévention et l’accompagnement. Si le cadre juridique permet de poursuivre certains de ces faits, les acteurs soulignent la nécessité de renforcer la protection des victimes.

Houéfa, prise au piège du chantage

Pour préserver son identité, nous l’appellerons Houéfa. En 2016, alors qu’elle était encore très jeune, elle entretenait une relation amoureuse. À son insu, son partenaire avait filmé leurs moments intimes. Lorsqu’elle a décidé de mettre fin à cette relation, la situation a pris une autre tournure. Sur Facebook, son partenaire lui a envoyé une partie de la vidéo et l’a menacée de diffuser les images si elle refusait de reprendre leur relation. Sous le choc, Houéfa a été envahie par la peur. Elle redoutait notamment la réaction de ses parents et le regard de son entourage. Elle s’est d’abord confiée à une amie, qui a tenté d’intervenir sans succès. Elle a finalement parlé à ses parents. La situation a fini par se résoudre, mais cette expérience illustre le poids de la honte et la difficulté, pour une victime, de savoir vers qui se tourner.

À l’époque, Houéfa ignorait que des organisations pouvaient accompagner les personnes confrontées à ce type de chantage. Elle estime qu’une meilleure communication sur les dispositifs d’aide permettrait aux victimes de sortir plus facilement du silence.

La peur, première barrière à la demande d’aide

La sextorsion désigne une forme de chantage dans laquelle une personne menace de diffuser des images ou des vidéos intimes pour obtenir de l’argent ou contraindre sa victime à satisfaire d’autres exigences. Les conséquences peuvent toucher la vie privée, la dignité et l’équilibre psychologique des personnes visées. La peur d’être jugée, la honte et la crainte de voir les images diffusées peuvent empêcher les victimes de dénoncer les faits. Certaines préfèrent garder le silence plutôt que de s’exposer aux reproches de leur famille ou de leur communauté.

Dans un article publié le 20 février 2026, Matin Libre, citant des données attribuées au Centre national d’investigations numériques (CNIN), rapporte que les femmes et les filles représentent 69 % des victimes de sextorsion. Ce chiffre souligne l’importance de renforcer la prévention et les mécanismes de protection. Sa portée doit toutefois être appréciée à partir de la source statistique originale.

Pour Dr MONTCHO Bruno, sociologue spécialiste de la déviance, la prévention doit tenir compte des réalités sociales, économiques et numériques des personnes concernées. Les campagnes de sensibilisation doivent être adaptées aux publics visés et à leurs pratiques. La peur, la honte et la vulnérabilité peuvent également compliquer la recherche d’aide.

Des organisations mobilisées pour accompagner les victimes

Sur le terrain, les organisations de la société civile contribuent à la prévention et à l’accompagnement des personnes exposées à la sextorsion. Le directeur exécutif de l’ONG FND, M. Gildas HOUÉHOU, met en avant l’importance de la sensibilisation des jeunes, des femmes et des adolescentes, notamment sur la protection des données personnelles, la sécurisation des comptes et les comportements à adopter dans l’environnement numérique.

L’accompagnement ne se limite pas à la prévention. Il passe aussi par un accueil confidentiel, une écoute sans jugement, l’évaluation des risques et, lorsque cela est nécessaire, une orientation vers un soutien psychosocial ou juridique. L’Association des femmes juristes du Bénin est notamment citée parmi les structures susceptibles d’apporter un appui juridique.

Mais les organisations font face à plusieurs difficultés. Les victimes ne connaissent pas toujours les recours existants, tandis que les ressources, les compétences techniques et la coordination entre acteurs peuvent rester insuffisantes. L’entourage joue également un rôle déterminant. Écouter sans culpabiliser, respecter la confidentialité et orienter vers des structures compétentes peut aider une victime à demander de l’aide.

Des recours juridiques existent

Si la sextorsion n’est pas expressément consacrée comme une infraction autonome dans la législation béninoise, Maître Hugo KOUKPOLOU explique que plusieurs qualifications prévues par le Code du numérique peuvent, selon les circonstances, permettre de poursuivre les faits.

Il cite notamment le harcèlement par le biais d’une communication électronique, prévu à l’article 550, alinéa 1er, l’extorsion visée à l’article 570 et le chantage prévu à l’article 571. Ces dispositions répriment des comportements distincts. Et donc leur application dépend des faits établis et des éléments constitutifs de chaque infraction.

L’article 550, alinéa 1er, porte sur certaines communications électroniques qui contraignent, intimident, harcèlent ou provoquent une détresse émotionnelle dans les conditions prévues par le texte. L’article 570 concerne notamment l’extorsion commise au moyen d’un réseau de communication électronique ou d’un système informatique. L’article 571 vise le chantage exercé par la menace de révéler ou d’imputer des faits susceptibles de porter atteinte à l’honneur ou à la considération, dans les conditions définies par la loi.

Maître Hugo KOUKPOLOU rappelle également que la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (CRIET) est compétente pour connaître de certaines infractions relevant de ce champ. Il évoque le rôle de l’Institut Nationale de la Femme (INF), qu’il présente comme un dispositif d’accompagnement des victimes, ainsi que les investigations techniques du CNIN dans l’identification des suspects.

Selon lui, la possibilité de dénoncer les faits anonymement peut contribuer à réduire les réticences liées à la honte et à la crainte de s’exposer publiquement. Il indique également que, lorsque les faits touchent aux mœurs, la juridiction peut prononcer le huis clos dans les conditions prévues par la loi, afin de protéger l’intimité des personnes concernées.

Un dispositif à renforcer pour mieux protéger les victimes

Pour Maître Hugo KOUKPOLOU, le cadre juridique actuel permet de poursuivre des faits de sextorsion au moyen de qualifications existantes. Il estime néanmoins que des dispositions plus spécifiques permettraient de mieux cerner le phénomène, de renforcer la protection des victimes et d’améliorer la répression. Cette réflexion rejoint les préoccupations soulevées lors d’un atelier institutionnel organisé à Cotonou en juillet 2026 par SOS Civisme Bénin et le Groupe Banouto. Les échanges portaient principalement sur les difficultés de qualification juridique et de répression de la corruption sexuelle. Bien que ces deux phénomènes ne soient pas identiques, ces discussions illustrent les enjeux de précision juridique et de coordination entre les acteurs.

Parallèlement, le projet « Stop corruption, Stop VBG », porté par SOS Civisme Bénin et le Groupe Banouto avec l’appui d’Expertise France et de l’Agence française de développement, prévoit des actions de sensibilisation, le renforcement des mécanismes de signalement et de protection, ainsi que la formation des professionnels des médias.

La prévention doit ainsi s’accompagner d’une meilleure articulation entre associations, institutions, professionnels du droit et acteurs du numérique. Les victimes doivent pouvoir identifier les structures auxquelles s’adresser, comprendre les recours disponibles et accéder à un accompagnement adapté.

Briser le silence sans culpabiliser les victimes

L’histoire de Houéfa rappelle que le chantage à caractère sexuel peut enfermer une personne dans la peur et l’isolement. Le fait d’avoir fait confiance à un partenaire ou d’avoir été filmée ne rend jamais une victime responsable des menaces qu’elle subit.

Pour mieux lutter contre la sextorsion, il faut informer sur les risques numériques, rendre les dispositifs d’aide plus visibles, garantir un accueil confidentiel et renforcer la coordination entre les acteurs concernés. Il faut aussi rappeler que les menaces de diffusion d’images intimes ne doivent jamais être banalisées.

Briser le silence ne consiste pas à demander aux victimes de se justifier. Il s’agit de créer les conditions pour qu’elles puissent être entendues, protégées et accompagnées, sans peur du jugement.

Sabine KIKPADE

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