Après la débâcle du Barça sur les terrains de football, le curseur de l’actualité s’est déplacé vers un autre terrain, bien plus explosif : les urnes numériques du Tribunal Supérieur Électoral (TSE) du Brésil. Suivre la présidentielle brésilienne en direct a de quoi susciter un vertigineux mélange d’admiration et de jalousie institutionnelle. Comment un colosse de plus de 150 millions d’électeurs parvient-il à offrir, dès la fermeture des bureaux de vote, un décompte en temps réel, implacable et incontestable ?

  1. L’avant-garde de la souveraineté numérique

Le Brésil fait figure d’avant-garde mondiale en matière de souveraineté numérique électorale. C’est aujourd’hui le seul pays à systématiser à cette échelle le vote 100% électronique.

Oublions les urnes en carton, les bulletins volatils et les interminables et mystérieux acheminements de PV sous escorte militaire. Ici, la machine à voter fonctionne comme un terminal ultra-sécurisé : ergonomique pour l’électeur, elle enregistre, chiffre et stocke les votes localement avant de cracher un décompte numérique en fin de journée. Le système est tellement sophistiqué qu’il est soumis à des tests de robustesse et de piratage grandeur nature avant chaque scrutin.

Pourquoi ce qui est possible à São Paulo ou Rio de Janeiro relève-t-il de l’impossible magique dans bon nombre de pays africains, pudiquement rebaptisés ici le « Gondwana » ?

La réponse n’est pas technique, elle est politique. Compiler automatiquement les voix pour connaître les résultats une heure après la clôture, c’est technologiquement enfantin à l’ère de l’intelligence artificielle. Mais cela demande un prérequis introuvable chez certains de nos potentats : la volonté sincère de perdre le pouvoir. Garder le flou, traficoter les chiffres, c’est l’assurance pour les autocrates de « garder la main ». Tant que la technologie sera perçue par les dirigeants comme une menace pour leur hégémonie plutôt que comme un outil d’émancipation citoyenne, nos crises électorales persisteront.

Et si l’on pousse la prospective plus loin, pourquoi s’arrêter aux parlements ? Avec l’IA et les smartphones, le jour viendra où l’on consultera directement le peuple en temps réel pour voter les lois, court-circuitant définitivement les chambres d’enregistrement.

  1. Le test ultime : la force des contre-pouvoirs face aux démons autoritaires.

Mais la prouesse du Brésil ne se résume pas à ses machines. Elle réside surtout dans la solidité de ses contre-pouvoirs.

Quand l’ancien président d’extrême droite, Jair Bolsonaro, a tenté de saboter le processus démocratique en mobilisant ses fanatiques pour un putsch, la justice et les institutions n’ont pas tremblé : elles l’ont remis à sa place à coups de sanctions exemplaires. La loi est restée la loi.

Mieux encore : la vitalité démocratique s’est mesurée dans les urnes. Le fils même de Bolsonaro a pu défier l’establishment et frôler la victoire sans que personne ne l’en empêche par des artifices administratifs. Au Brésil, les électeurs ont eu droit à un véritable combat de titans : de vrais candidats, des visions claires, des projets opposés (la gauche face à l’extrême droite), des débats publics musclés au second tour. Pas de ces candidats « faire-valoir » ridicules, fabriqués de toutes pièces pour légitimer des simulacres d’élection.

  1. Redonner au citoyen sa pleine dignité.

Au bout du compte, le système consacre un principe cardinal : l’équilibre républicain. Grâce à un parlement pluriel façonné par les autres scrutins, Lula ne concentre pas entre ses mains la totalité des pouvoirs. Il n’est pas à la fois président de la République, Assemblée nationale, Cour constitutionnelle et grand vizir de la justice.

Résultat ? Les citoyens se sentent libres et respectés. Là-bas, « y a pas quelqu’un qui est quelqu’un plus que quelqu’un ».

Le modèle brésilien force le respect parce qu’il rappelle que la démocratie n’est pas un vernis cosmétique pour plaire aux bailleurs de fonds internationaux, mais un pacte de respect mutuel entre l’État et son peuple. Une leçon magistrale que nos dirigeants feraient bien d’apprendre par cœur, au lieu de redouter les urnes comme on redoute le jugement dernier.

Ibrahim Yarou Djibril

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