Le football féminin béninois a vécu une soirée amère, le mardi 13 octobre 2026. Les Amazones, pourtant bien parties, se sont effondrées à Bamako face aux Aigles du Mali. Une défaite lourde, une qualification envolée, une déception nationale. Et, comme trop souvent dans pareilles circonstances, la colère a vite trouvé son bouc émissaire : le sélectionneur Abdoulaye Ouzérou.
Pourtant, au-delà de la douleur du résultat, une question mérite d’être posée avec calme : s’agit-il vraiment d’un débat sur la performance de l’équipe, ou d’une campagne organisée contre la personne du coach ?
Une soirée qui bascule
Les Amazones avaient abattu une bonne partie du travail à l’aller. Victorieuses 3-1, elles se sont rendues à Bamako avec un avantage réel, presque confortable. Elles savaient ce qu’il restait à faire : tenir, gérer, ne pas s’exposer inutilement. Mais le football ne pardonne pas toujours les hésitations. Dès la première période, le Mali a renversé la donne. Deux buts encaissés avant la pause, un avantage initial devenu soudain fragile, et un match qui bascule du mauvais côté. À la reprise, Abdoulaye Ouzérou tente de réagir. Ses changements et ses repositionnements produisent d’abord un effet : Romaine Gandonou réduit l’écart et permet aux Béninoises de retrouver un souffle.
Pendant quelques minutes, l’espoir renaît. L’équipe semble repartir. Puis tout s’écroule. Le Mali enfonce le clou et s’impose finalement 6-2, se qualifiant pour le tour suivant. Le Bénin, lui, reste sur le carreau. La déception est immense. Elle est légitime. Mais elle ne doit pas devenir un prétexte pour régler des comptes.
Critiquer le coach, oui. Le lyncher, non
Il est normal d’exiger des résultats d’un sélectionneur national. Abdoulaye Ouzérou, comme tout technicien, doit répondre de ses choix, de sa gestion du groupe et de la prestation de ses joueuses. C’est même une exigence saine dans un sport où la responsabilité se mesure d’abord aux résultats. Mais il y a une frontière claire entre la critique et l’acharnement. Interpeller un coach sur ses choix tactiques, ses compositions ou sa lecture du match relève du débat sportif. Faire de lui l’unique coupable d’un échec collectif, sans jamais analyser les autres causes, relève d’une tout autre logique.
Depuis la débâcle de Bamako, la campagne contre la personne d’Ouzérou Abdoulaye prend une tournure qui dépasse largement la simple critique. On ne discute plus vraiment du jeu, des erreurs collectives, de la préparation ou de la transition générationnelle. On réclame sa tête. On le désigne comme le mal absolu. Comme si son départ suffirait, par magie, à effacer tous les maux du football féminin béninois.
C’est là que le débat devient dangereux. Parce qu’il ne cherche plus à améliorer une équipe, mais à abattre un homme.
Le cumul des fonctions : un choix ou une contrainte ?
Ses détracteurs avancent souvent un argument : Ouzérou cumule les responsabilités à la tête de plusieurs sélections, ce qui nuirait à son efficacité. L’argument mérite d’être entendu. Nul ne niera qu’un homme ne peut pas être partout à la fois et que la dispersion peut réduire la productivité. Mais encore faut-il poser la vraie question : est-ce Abdoulaye Ouzérou qui a choisi, de sa propre initiative, de diriger plusieurs équipes nationales ? La réponse est clairement non. Ce sont les dirigeants qui, faute d’avoir pourvu aux postes vacants, lui ont confié ces responsabilités par intérim. Il n’a pas revendiqué ce cumul. Il ne s’est pas imposé. Il a accepté de servir lorsque le football béninois avait besoin de bras, de compétence et de continuité. Alors, quel est son crime ? Avoir répondu présent ? Avoir accepté de porter plusieurs dossiers au lieu de laisser des sélections sans encadrement ? Si le cumul pose problème, la responsabilité incombe d’abord à ceux qui organisent, recrutent et décident. Pas à celui qui exécute.
Une cabale plus qu’un débat
Ce qui trouble, dans cette affaire, c’est le caractère sélectif de la colère. Ouzérou Abdoulaye n’est pas le seul à cumuler des fonctions au sein des sélections nationales. D’autres le font aussi. Pourtant, c’est bien son nom qui revient systématiquement dès qu’une des équipes qu’il gère trébuche.
Pourquoi lui ? Pourquoi un seul homme devrait-il porter, à lui seul, toutes les frustrations d’un système ? Pourquoi ses réussites sont-elles vite oubliées, tandis que ses échecs deviennent des motifs de condamnation publique ?
La réponse est peut-être moins sportive qu’on ne veut bien l’admettre. Lorsqu’on ne critique plus les choix d’un coach, mais sa personne ; lorsqu’on ne propose aucune alternative, aucun projet, aucune solution concrète, sinon son limogeage ; lorsqu’on attend chaque défaite pour relancer la même offensive, la manœuvre devient visible. Ce n’est plus un débat de performance. C’est une cabale.
Après Bamako, construire plutôt que détruire
La défaite de Bamako doit évidemment être analysée. Elle doit même servir de déclic. Mais elle doit aussi être comprise dans sa globalité. Les Amazones traversent une période de transition, entre une génération expérimentée qui arrive au terme de son cycle et une jeunesse talentueuse, mais encore en apprentissage.
Ce mélange n’a pas encore trouvé son équilibre. Il faut du temps, de la patience, de la fermeté et un vrai travail de fond. Il faudra sans doute faire le ménage, trancher, bâtir une nouvelle génération d’Amazones capables de porter haut les couleurs du Bénin. Mais une équipe en reconstruction mérite des ajustements, pas un lynchage. Elle mérite des réglages, pas une destruction. Abdoulaye Ouzérou n’est pas intouchable. Il a des limites, comme tout entraîneur. Mais le réduire à une seule défaite, alors qu’il a contribué à faire renaître un football féminin longtemps resté dans l’ombre, serait une injustice.
La vraie question n’est donc pas seulement : « Faut-il limoger Ouzérou ? » Elle est plus large : « Que veut-on construire pour le football féminin béninois ? » Tant que cette question ne sera pas posée sérieusement, la chasse à l’homme continuera de masquer les véritables problèmes.
Jeraud LANGANFIN GLELE



