Investi le 24 mai avec 94% des voix, Romuald Wadagni n’a pas mené de chasse aux sorcières. Sept ministres reconduits, deux ex-ministres recyclés comme conseillers, douze ministres-conseillers maintenus et une rafale d’ambassadeurs issus de l’ancien système. L’ancien argentier national applique la méthode Deloitte : garder les process, changer le ton et coopter les frondeurs. Patrice Talon est parti, le talonisme reste. C’est le premier constat de ce premier semestre.
Le 24 mai 2026, Romuald Wadagni prend officiellement le pouvoir pour sept ans. On attendait plus ou moins à une rupture. Il a choisi la continuité froide. Son premier gouvernement est un copié-collé à 30% de l’équipe Talon : 7 ministres conservés à leur poste. Yvon Détchénou à la Justice, Benjamin Hounkpatin à la Santé, Olushegun Bakari aux Affaires étrangères avant d’être muté au Tourisme. Le message est clair : l’appareil d’État ne bouge pas.
Le décret du 26 mai, celui qui dit tout.
Deux jours après l’investiture, le décret n°2026-316 tombe. Deux noms : José Tonato et Salimane Karimou. Sous Talon, l’un était le puissant ministre du Cadre de Vie et des Transports, l’autre le ministre des Enseignements Maternel et Primaire. Wadagni les nomme « Conseillers du Président aux Infrastructures et à l’Éducation ». En clair, ils gardent leurs dossiers, mais sans passer devant le Parlement. C’est du recyclage d’élite.
Le 5 juin, il enfonce le clou avec 12 ministres-conseillers, une invention de Talon. Parmi eux, Rachidi Gbadamassi à la Défense, Bio Guéra Sacca Kina à l’Agriculture. Des fidèles parmi les fidèles. Pourquoi cette prime à la continuité ? Wadagni, ancien ministre des Finances et ex-cadre de Deloitte, n’est pas un politique. C’est un gestionnaire. Il a besoin des réseaux de Talon pour tenir l’administration et rassurer les bailleurs. Il ne purge pas, il stabilise.
Le coup de génie d’octobre : Abimbola à Paris
Mais la vraie politique « wadagnienne » commence en octobre. Conseil des ministres du 7 octobre : Jean-Michel Abimbola est nommé ambassadeur à Paris.
L’homme est une équation politique à lui seul. Ministre de Boni Yayi, l’opposant historique, puis ministre de Talon à la Culture et au Tourisme de 2021 à 2026, puis député en mars 2026. Il a négocié la restitution des 26 trésors d’Abomey. En l’envoyant à Paris, Wadagni fait trois coups : il place un technocrate respecté à un poste clé, il coupe l’herbe sous le pied de la diaspora anti-Talon à Paris, et il montre qu’on peut servir Yayi, Talon et Wadagni sans être traître.
Dans la foulée, il nomme Léon Basile Ahossi chargé de mission aux Affaires politiques. Ahossi, ancien député du parti Les Démocrates était malgré son opposition proche de Talon. Wadagni, qui déteste la politique politicienne, lui sous-traite la gestion de la majorité. C’est la « deloittisation » du pouvoir : le boss s’occupe de la stratégie, le sous-traitant gère les humeurs.
Et les vrais opposants ?
Le titre parle d’opposants « recasés ». En réalité, Wadagni ne recase pas les opposants radicaux. Les Démocrates restent hors-jeu après leur exclusion de la présidentielle. Il recase les opposants modérés ralliés.
Le cas Paul Hounkpè est emblématique. Seul candidat face à Wadagni en avril, patron de la FCBE et ancien ministre de Yayi, il concède sa défaite le 13 avril avant même la proclamation. Résultat : son parti n’est pas persécuté, ses cadres sont nommés dans les conseils d’administration de l’ARCEP et des ministères de la Santé et de l’Agriculture début octobre. Même Habib Ahandessi, « Le Révolutionnaire », ancien activiste étudiant sous Talon devenu soutien de Wadagni, a vu ses proches intégrés.
La méthode est implacable : absorber les petites oppositions pour isoler la grosse. C’est l’anti-Yayi. Là où Talon affrontait, Wadagni coopte.
En définitive, six mois après, le bilan est sans appel : Wadagni n’a pas créé sa propre élite. Il a recyclé celle de Talon et acheté le silence de l’opposition modérée avec des postes. Une stratégie de comptable : moins chère qu’une répression, plus rentable qu’une rupture.
Ibrahim Yarou Djibril



