Transferts monétaires, assurance maladie, cantines scolaires, gratuité de la scolarité des filles : le projet de loi de finances 2027 consacre 45 % du budget général aux dépenses à sensibilité sociale. Pour une famille modeste, ces mots abstraits ont des visages, des horaires et des odeurs de cuisine.
Il est 6 h 30. Rachida a déjà balayé la cour, mis l’eau à chauffer, réveillé les trois plus jeunes. L’aînée dort encore : elle n’a cours qu’à 10 heures.
« Le matin, c’est la course », dit-elle en tressant les cheveux de la cadette, assise entre ses genoux. « Avant, la grande question, c’était : qu’est-ce qu’ils vont manger à midi ? Maintenant, au moins pour les petits, je sais. »
Les petits mangent à la cantine de l’école primaire du quartier. Un plat chaud, chaque jour de classe. Pour Rachida, veuve, qui vend des beignets devant le marché, c’est une dépense en moins et un souci en moins. Ce n’est pas rien.
1,9 million d’assiettes
Ses enfants font partie d’un ensemble appelé à s’élargir. Le projet de loi de finances 2027 prévoit de porter le nombre d’écoliers bénéficiaires des cantines scolaires de 1,4 à 1,9 million dès cette année scolaire 2026-2027, avec une enveloppe d’un peu plus de 40 milliards FCFA.
Un demi-million d’enfants supplémentaires qui, à midi, ne rentreront pas le ventre vide. Les instituteurs le répètent depuis longtemps : on apprend mal quand on a faim.
Un nom sur un registre
Il y a deux ans, un agent est passé dans le quartier, formulaire en main. Des questions sur le nombre d’enfants, le revenu, la maison. Rachida n’a pas bien compris à quoi cela servait. Aujourd’hui, elle sait : son foyer est inscrit au Registre social unique, la base qui permet à l’État de savoir précisément qui aider.
Le budget 2027 consolide ce fichier. Il prévoit aussi 35 centres intégrés socio-économiques et numériques, dotés de guichets uniques de protection sociale, dans 26 communes, de Kandi à Cotonou. L’idée : qu’une mère de famille n’ait plus à courir d’un bureau à l’autre pour faire valoir ses droits.
C’est par ce registre que passe Gbessoke, le programme de transferts monétaires destinés aux ménages en situation d’extrême pauvreté, pour leur permettre de lancer une activité génératrice de revenus. Le texte en prévoit l’intensification. Rachida rêve d’un deuxième fourneau, d’une glacière, de pouvoir vendre de l’eau fraîche en plus des beignets.
« Si on me donne le petit coup de pouce, je sais quoi en faire. Je ne vais pas manger l’argent. »
« L’hôpital, c’était la dernière porte »
L’an dernier, son fils cadet a fait un paludisme grave. Elle raconte la nuit, la fièvre, la course. Et la peur de l’ordonnance, plus forte encore que celle de la maladie.
C’est sans doute là que le budget 2027 touche le plus juste. Généralisation de l’assurance maladie à travers l’ARCH, panier de soins gratuits, prise en charge systématique des urgences vitales, distribution gratuite de moustiquaires. Dix nouveaux hôpitaux de zone, de 65 et de 120 lits, doivent par ailleurs sortir de terre.
« Avant, on allait à l’hôpital quand il n’y avait plus d’autre solution. Parce qu’on savait qu’on allait y laisser tout ce qu’on avait. Si on sait qu’en urgence on sera soigné d’abord, ça change tout. On ira plus tôt. »
Et la grande ?
Sa fille aînée, quinze ans, est en classe de troisième. Rachida voulait la garder à la maison l’an prochain, pour l’aider au commerce. Le calcul était simple : les frais du second cycle, elle ne pouvait pas les assumer pour deux enfants.
La gratuité de la scolarité des filles dans l’enseignement secondaire, technique et professionnel a changé le calcul. La jeune fille continuera. Elle veut devenir infirmière, ou sage-femme. Elle hésite encore.
Rachida la regarde s’éloigner vers le collège, le sac sur l’épaule.
« Moi, je n’ai pas eu cette chance. Elle, elle va l’avoir. »
Ce qu’elle attend encore
Tout n’est pas réglé, loin de là. Le prix du maïs, le loyer, l’électricité. Rachida ne se fait pas d’illusions sur la vitesse à laquelle les annonces parviennent jusqu’à sa cour.
Mais elle connaît désormais quelques mots : le registre, la cantine, l’assurance. Des mots qui, il y a peu, ne la concernaient pas.
Ne laisser personne au bord de la route… Elle répète la formule de campagne, un brin moqueuse, puis plus sérieuse. « On verra. Pour l’instant, ils ont pris les enfants dans la voiture. C’est déjà ça. »


