Réunis les 24 et 25 septembre 2026 à l’Hôtel Radisson Blu d’Abidjan, les ministres, experts et partenaires de l’espace CEDEAO, UEMOA et CILSS ont acté la clôture de la première édition historique du Forum Régional de l’Eau de l’Afrique de l’Ouest (FREAO). Marquées par un sursaut politique et l’adoption de la « Déclaration d’Abidjan », ces assises redéfinissent la gouvernance des bassins partagés de la sous-région, interconnectant des populations dont les destins sont indissociables.
Pendant deux jours de débats intenses et sans concession, la capitale économique ivoirienne est devenue le centre de la gouvernance régionale de l’eau. Face au constat d’une architecture juridique de premier plan qui dissimule un modèle économique fragile, les décideurs ont confronté les ambitions institutionnelles aux dures réalités du terrain. Le panel de haut niveau consacré à l’évaluation de la Gestion Intégrée des Ressources en Eau (GIRE) dans la sous-région, mené par le Dr Madiodio Niasse, a dressé un bilan sans complaisance de l’après-Déclaration de Ouagadougou de 1998. Si l’Afrique de l’Ouest s’impose comme une pionnière législative mondiale grâce à la modernisation de ses Codes de l’eau nationaux et une planification continue portée par des pays de tête comme le Burkina Faso, le Niger ou le Sénégal, le fossé opérationnel reste abyssal. L’évaluation des cibles de l’Objectif de Développement Durable 6 révèle des disparités alarmantes car, malgré les performances d’accès à l’eau potable au Cap-Vert ou au Ghana, l’accès universel sécurisé pour 2030 demeure hors d’atteinte, tandis que le secteur de l’assainissement traine à une moyenne régionale de 37 % contre 82 % au niveau mondial. Cette moyenne s’effondre même à moins de 10 % pour l’assainissement sécurisé au Nigeria. Ce paradoxe met en exergue une vulnérabilité majeure liée à la dépendance chronique envers les partenaires techniques et financiers extérieurs, révélant que la région a brillamment réussi sa construction institutionnelle mais a négligé l’édification d’un modèle économique endogène capable de faire fonctionner ses structures entre deux projets.
Pour répondre à ce défi structurel, l’hydro-diplomatie s’est imposée au cœur des débats comme le levier politique et technique indispensable pour transformer cette interdépendance géographique en un instrument de paix et de stabilité régionale. Avec 96 % du territoire des bassins partagés désormais encadré par des Organismes de Bassin Transfrontaliers tels que l’ABN, l’OMVS, l’ABV ou l’ABM, la coopération ouest-africaine s’étend désormais de manière historique aux eaux souterraines à travers de futurs accords sur le Bassin aquifère sénégalo-mauritanien. Les chefs de gouvernement et les ministres ont réaffirmé que l’hydro-diplomatie ne devait plus se limiter à un simple partage volumétrique de la ressource, mais s’élever vers un partage équitable des bénéfices générés par l’eau, à l’image du déploiement conjoint de systèmes d’alerte précoce contre par exemple les inondations sur le fleuve Mono entre le Bénin et le Togo. Face aux mutations géopolitiques complexes et aux reconfigurations institutionnelles de la sous-région, les États ont pris l’engagement solennel de sanctuariser cet espace de dialogue technique ininterrompu, rappelant que les fleuves ne connaissent ni les frontières ni les divergences d’opinion et doivent demeurer des facteurs d’union et non de division.
Lors de la cérémonie de clôture, le Ministre ivoirien des Eaux et Forêts, Jacques Assahoré Konan, a prononcé un discours empreint de gravité, rappelant au nom du gouvernement, que le groupe est toujours plus fort que le plus fort du groupe. Il a insisté sur le fait que cette interdépendance profonde fait de la coopération, un impératif de survie face aux chocs climatiques, avant de marteler que les déclarations n’ont de valeur que lorsqu’elles produisent des impacts réels, mesurables et durables pour les populations. L’aboutissement de ces assises se matérialise par l’adoption de la Déclaration d’Abidjan, qui scelle des engagements majeurs pour promouvoir l’approche intégrée du Nexus Eau-Énergie-Alimentation-Environnement et décrète l’urgence absolue de préserver le Massif du Fouta Djallon, véritable château d’eau de la région. Ce pacte régional prévoit également une mobilisation accrue des budgets nationaux combinée à l’application rigoureuse du principe préleveur-payeur et pollueur-payeur, une intégration stratégique des femmes et des jeunes dans les instances de co-décision, et la création d’un Comité Régional de Suivi permanent chargé de publier un rapport d’évaluation biennal. Enfin, l’Afrique de l’Ouest s’est accordée sur la constitution d’une Task-Force d’experts afin de présenter une position commune, unie et solidaire lors de la prochaine Conférence des Nations Unies sur l’Eau à Abou Dhabi en décembre 2026, avant de passer le flambeau au Cap-Vert qui accueillera la deuxième édition de ce forum en 2028.
Alain TOSSOUNON (Envoyé spécial)



