Auditeur et Contrôleur de Gestion, spécialiste en développement local, Afizou MAMA SANNI décrypte la nouvelle réforme des 6 pôles territoriaux annoncée par le gouvernement béninois. Pour lui, ce n’est pas un simple redécoupage administratif, mais le passage d’une gestion administrative du territoire à une gestion économique, avec pour seul indicateur de performance : l’emploi créé et la valeur ajoutée retenue localement.
Qui est Afizou MAMA SANNI ?
Je suis Afizou MAMA SANNI, auditeur et contrôleur de gestion de formation, mais surtout passionné et spécialiste des questions de développement local depuis plusieurs années. Mon métier, c’est d’analyser comment les ressources d’un territoire sont gérées, avec quelle efficience, et surtout quelle plus-value réelle cela apporte aux populations. Je m’intéresse à la performance de l’action publique au niveau local.
Qu’entendez-vous par développement local ?
Pour moi, le développement local n’est pas de la théorie. C’est très simple : c’est quand la richesse produite sur un territoire reste et se transforme sur ce même territoire. Ce n’est pas l’État central qui vient construire une école et qui repart. C’est quand on prend les potentialités du département de l’Atacora, par exemple le tourisme ou le karité, on les organise, on crée de la valeur ajoutée sur place, et les jeunes de Natitingou trouvent du travail sans être obligés d’aller à Cotonou. C’est le passage de la gestion administrative du territoire à la gestion économique du territoire.
Que retenez-vous des 6 pôles territoriaux définis par le gouvernement du Bénin ?
Ce que je retiens de la sortie gouvernementale, c’est d’abord le courage du retour à la rationalité. Le gouvernement a pris les 12 départements actuels et les a regroupés autour des 6 anciens départements historiques : Atacora-Donga, Borgou-Alibori, Zou-Collines, Ouémé-Plateau, Atlantique-Littoral et Mono-Couffo.
Ce qui est novateur, c’est que ce n’est pas un simple redécoupage administratif. Chaque pôle devient un écosystème économique autonome avec 4 piliers obligatoires : une industrie structurante, une composante touristique, une composante innovation, et un socle commun d’infrastructures. On quitte la logique de l’exportation brute de coton, d’anacarde ou de soja pour aller vers la transformation locale, notamment dans les pôles du Nord.
Quel est le rôle du délégué général de pôle ?
Il faut être très clair là-dessus pour éviter toute confusion. Le délégué général n’est pas un nouveau Préfet. Il n’est pas un super-Maire.
C’est un manager de territoire, un développeur économique. Son rôle est de trois ordres :
- Opérationnel : Il pilote l’Autorité du Pôle, il monte les projets bancables.
- Commercial : Il va chercher l’investisseur privé, national et international.
- Technique : Il assure la mise en œuvre des zones économiques et des chaînes de valeur.
En tant que Contrôleur de gestion, je dirais que c’est le responsable de la performance économique du pôle. Son indicateur, ce n’est pas le nombre de réunions, c’est le nombre d’emplois créés et de valeur ajoutée retenue.
Quelles seront les relations entre les Délégués Généraux de pôles, les Préfets et les Maires ?
C’est le cœur du dispositif et le point qui fera réussir ou échouer la réforme. La réforme est bâtie sur le principe de complémentarité, pas de concurrence.
Le Préfet reste le dépositaire de l’autorité de l’État. Il est dans son rôle de tutelle et de contrôle. Il garantit la cohérence nationale.
Le Maire reste le seul patron du développement de sa commune. Il a la légitimité démocratique, il détient le foncier et la proximité avec la population. Aucun projet du pôle ne peut se faire dans une commune sans une convention avec le Maire.
Le Délégué Général est au milieu comme facilitateur. Il apporte à la Mairie : l’ingénierie financière et les investisseurs. Il rend compte au Préfet pour la conformité administrative.
Pour résumer : Le Maire possède le terrain, le Délégué apporte les moyens de le valoriser, et le Préfet s’assure que tout cela se fait dans les règles de la République.
Quelle est la différence avec la réforme sur le découpage agricole au Bénin ?
Excellente question. Il ne faut pas confondre.
Le découpage agricole, avec les 7 Pôles de Développement Agricole (PDA) et les ATDA, c’est une réforme sectorielle. Elle ne s’occupe que de l’agriculture : vulgarisation, intrants, production.
Les 6 pôles de développement territorial, c’est une réforme transversale et intégratrice. L’agriculture n’en est qu’une composante. Le pôle territorial englobe l’agriculture, mais aussi l’industrie, le tourisme, la formation, l’innovation, l’énergie.
Si le pôle de Développement Agricole s’occupe de produire plus de soja, le pôle territorial s’occupe de transformer ce soja en huile, en aliment bétail, de créer une usine, de former les jeunes pour y travailler et d’attirer des touristes pour venir visiter la région. L’un est sectoriel, l’autre est systémique.
Que pensez-vous de cette réforme du gouvernement béninois ?*
En tant que spécialiste en développement local, je dis que c’est une réforme courageuse et économiquement pertinente. Pendant 10 ans, le Bénin a redressé le cadre macroéconomique, avec une croissance de plus de 7%. Mais le constat est là : un tiers des Béninois vit encore dans l’extrême pauvreté. La croissance était centralisée à Cotonou et dans la GDIZ.
Cette réforme tente de répondre à la bonne question : comment faire pour que la prospérité arrive dans chaque foyer ?
Sa réussite dépendra de trois conditions :
- Ne pas créer une nouvelle administration budgétivore. L’Autorité du pôle doit être légère et axée sur les résultats.
- Clarifier le mécanisme de financement et de partage des redevances entre l’État, le pôle et les communes.
- Et surtout, associer vraiment les Maires, qui sont les acteurs du développement à la base.
Si ces trois garde-fous sont respectés, c’est une réforme qui peut transformer le Bénin.
Réalisation : Maximin TCHIBOZO



