Levez les yeux dans n’importe quelle rue de Cotonou, Porto-Novo ou Parakou. Ce que vous verrez n’est pas beau. Des dizaines de fils qui s’entrecroisent dans tous les sens, tendus entre des poteaux en béton plantés sur les trottoirs, parfois inclinés, parfois fissurés, parfois maintenus par des étais de fortune. Des câbles d’électricité côtoyant des fils de télécommunications et des câbles internet dans un enchevêtrement que les techniciens eux-mêmes peinent à démêler. Ce spectacle, que l’on a fini par considérer comme normal, ne l’est pas. Il est le reflet d’une organisation des réseaux qui appartient au passé et qui coûte chaque année des vies humaines.
Un réseau vulnérable à tout
Les réseaux aériens sont, par nature, exposés à tous les aléas. Le vent violent arrache les câbles et les couche sur la chaussée. Les arbres dont les branches n’ont pas été taillées sectionnent les fils lors des tempêtes. Les camions trop chargés ou mal chargés accrochent les câbles bas et les arrachent, projetant parfois des poteaux entiers sur des passants ou des véhicules. Les lignes aériennes situées en zones exposées peuvent subir des intempéries telles que les vents violents entraînant des coupures d’électricité, notamment dues aux chutes de branches ou d’arbres sur les câbles.
Ce risque est amplifié par la réalité de notre parc de véhicules. Des camions surchargés, dont nous avons parlé dans une précédente chronique, circulent quotidiennement sous ces câbles. Un seul accrochage peut priver un quartier entier d’électricité pendant des heures, des jours ou tuer.
Car c’est bien de mort qu’il s’agit. Un câble électrique sectionné et tombé sur la chaussée ou sur un trottoir mouillé est un danger de mort. Un piéton qui marche dessus, un enfant qui le touche, un motocycliste qui passe dessus dans une flaque et l’électrocution est immédiate. Ces drames se produisent. Ils ne font pas toujours les manchettes, mais ils endeuillent des familles.
Des toiles d’araignée qui envahissent nos quartiers
La situation au Bénin est particulièrement préoccupante parce qu’elle s’est dégradée progressivement, sans plan d’ensemble. La prolifération des réseaux électriques de fortune, communément appelés « toiles d’araignée », des réseaux hors norme et saturés, des quartiers à moitié électrifiés est une réalité documentée depuis des années. À ces réseaux électriques s’ajoutent les câbles des opérateurs de télécommunications et d’internet, posés les uns après les autres sur les mêmes poteaux, sans coordination, sans plan directeur. Le résultat est un chaos visuel et technique qui rend toute intervention de maintenance périlleuse pour les techniciens travaillant en hauteur, et dangereuse pour les passants qui se trouvent en dessous.
Les poteaux en béton eux-mêmes posent un problème concret que tout piéton béninois connaît bien : ils occupent les trottoirs. Plantés au milieu des trottoirs, ils contraignent les passants à slalomer ou, faute de place, à descendre sur la chaussée. Nous avons consacré une chronique à l’occupation anarchique des trottoirs et ces poteaux en sont une composante que l’État lui-même a contribué à installer.
La solution existe : enterrer les réseaux
L’enfouissement des câbles électriques, téléphoniques et internet est la solution technique éprouvée à ces problèmes. Elle consiste à passer les câbles dans des fourreaux enterrés avec des chambres de tirage accessibles permettant les interventions de maintenance sans travaux lourds.
Les avantages sont multiples et documentés : protection naturelle contre les intempéries, les chutes d’arbres et les accidents, réduction considérable des risques de coupures lors d’événements climatiques, durée de vie supérieure à celle des installations aériennes car moins exposées aux agressions extérieures. Les techniciens qui interviennent sur des réseaux enterrés travaillent au niveau du sol, dans des chambres de tirage sécurisées et non plus en hauteur sur des nacelles ou des échelles, exposés aux chutes et aux accidents. L’enfouissement contribue également à améliorer la qualité de fourniture d’électricité en réduisant les incidents liés aux aléas climatiques.
Sur le plan esthétique, la transformation est radicale. Une rue sans fils ni poteaux est une rue qui respire. Plus lisible, plus agréable, plus valorisante pour les commerces et les riverains. Les grandes métropoles mondiales ont toutes engagé ce chantier. En Afrique, des villes comme Abidjan ont commencé à franchir le pas sur certains axes stratégiques. Le Bénin, qui investit massivement dans ses infrastructures depuis 2016, ne peut continuer d’ignorer cette dimension.
Profiter des chantiers en cours pour réduire les coûts
Il est vrai que l’enfouissement représente un coût initial plus élevé que la pose aérienne. Mais ce surcoût doit être mis en perspective. Les câbles enfouis ont une durée de vie supérieure aux installations aériennes, par conséquent, le coût de maintenance et de remplacement est donc structurellement inférieur sur le long terme. Ensuite, et c’est l’argument le plus stratégique : chaque chantier de construction ou de réhabilitation routière est une opportunité d’enfouir les réseaux à moindre coût.
Quand une route est ouverte pour être réfectionnée, la tranchée est déjà là. Poser des fourreaux dans une tranchée existante coûte une fraction de ce que coûterait l’ouverture d’une tranchée spécifique. C’est le principe du « profiter des chantiers ». Une règle d’or en ingénierie des réseaux que le Bénin devrait inscrire dans ses cahiers des charges dès maintenant. Toute réhabilitation routière devrait inclure systématiquement la pose de fourreaux vides, même lorsque les câbles ne sont pas encore disponibles et prêts à être utilisés le moment venu.
Un plan national d’enfouissement : une nécessité
Le Bénin ne dispose pas encore d’un plan national d’enfouissement des réseaux comparable à ceux qui existent dans d’autres pays. C’est une lacune qu’il faut combler. Un tel plan permettrait de définir les axes prioritaires : grandes artères urbaines, zones à forte densité de trafic, abords des établissements scolaires et hospitaliers. Un calendrier d’exécution et les responsabilités respectives de l’État, de la SBEE et des opérateurs de télécommunications.
Ce plan devrait également poser une règle simple et non négociable : toute nouvelle infrastructure routière construite au Bénin intègre obligatoirement l’enfouissement des réseaux. Ce que l’on construit aujourd’hui, on le construit pour cinquante ans. Construire des routes neuves avec des poteaux et des fils aériens en 2026, c’est programmer pour demain les mêmes problèmes que ceux dont nous souffrons aujourd’hui.
Effacer les fils du ciel de nos villes
Le Bénin que nous construisons mérite un horizon dégagé. Des rues sans fils qui pendent, sans poteaux qui obstruent les trottoirs, sans câbles arrachés par les tempêtes ou accrochés par des camions. Des rues sûres, lisibles et dignes d’une nation en développement.
Enterrer nos réseaux, c’est un acte de modernité. C’est aussi un acte de sécurité. Et c’est, à terme, un investissement rentable. Le moment de commencer, c’est maintenant, pendant que nos routes se construisent et que les tranchées sont encore ouvertes.
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Par Ousman HASSAN, cadre des travaux publics, consultant en ingénierie, voirie et réseaux divers, éleveur et agripreneur.

