La proposition de Moscou d’apporter un appui technique à l’organisation de l’élection présidentielle malgache de 2027 suscite de vives inquiétudes au sein d’une partie de la société civile. Pour ses détracteurs, cette offre s’inscrit dans une stratégie d’influence déjà observée en République centrafricaine, où le renforcement de la présence russe a profondément reconfiguré les équilibres politiques et sécuritaires. À Antananarivo, le rapprochement engagé par les autorités de transition avec le Kremlin alimente ainsi le débat sur les risques d’une ingérence étrangère dans un processus appelé à sceller le retour à l’ordre constitutionnel.

Alors qu’il avait prêté serment à deux reprises devant Dieu et la nation de ne pas modifier la Constitution de 2016, de ne toucher ni à la durée ni au nombre des mandats, le président centrafricain a, sur l’instigation des Russes, changé la loi fondamentale de son pays pour s’ouvrir la voie d’un troisième mandat. Loin d’être anecdotique, ce précédent centrafricain éclaire avec une inquiétante clarté ce qui se prépare aujourd’hui à Madagascar.

Le colonel Michaël Randrianirina, porté à la tête de l’État par le coup d’État d’octobre 2025, donne, par ses actes, l’impression de vouloir confisquer l’appareil d’État comme l’ont fait avant lui les putschistes du Sahel. Dissolution de gouvernements, recentralisation du pouvoir entre les mains d’un cercle militaire restreint, discours de « refondation » qui repousse sans cesse l’échéance électorale. C’est un schéma qui est familier. Et c’est en grande partie ce qui explique son rapprochement précipité avec Moscou.

L’aide du diable

Autrement dit, la proposition russe d’apporter une « aide technique » à l’organisation du scrutin d’octobre 2027 n’est qu’une manœuvre destinée à s’ingérer dans les affaires internes de Madagascar et à fausser les résultats du vote en faveur d’un candidat choisi. C’est donc à raison que les associations et les membres de la société civile contestent cette offre. Ils y voient, à juste titre, une aide du diable.

En Centrafrique, le « soutien technique » de Moscou à l’Agence nationale des élections (ANE) s’est traduit, dans les faits, par des bourrages d’urnes systématique, des menaces directes envers les concurrents de Faustin Archange Touadera et des intimidations ciblées contre les adversaires du parti au pouvoir.

Les forces russes, sous le label Wagner, ont sécurisé les bureaux de vote dans les zones stratégiques, contrôlé les flux d’électeurs et assuré que les résultats officiels correspondent aux intérêts du Kremlin. L’actuel président a ainsi été reconduit dans des conditions que la plupart des observateurs indépendants ont jugées non crédibles.

Un scénario comparable risque de se produire à Madagascar. L’objectif russe n’est pas d’accompagner une transition démocratique, mais de disposer, à la tête de l’État, d’un homme favorable à leurs intérêts extractifs et géopolitiques, au détriment de la population et du bon fonctionnement des institutions. En offrant ses « experts électoraux », Moscou cherche à s’installer au cœur du processus à travers la formation des agents, la supervision des listes électorales, le contrôle logistique et transmission des résultats. Une fois cette porte ouverte, la tentation de manipuler le vote devient structurelle.

Cette stratégie ne se limite d’ailleurs ni aux casernes ni au seul processus électoral. Moscou s’emploie également à consolider des relais au sein des institutions civiles de l’État. À ce titre, le président de l’Assemblée nationale, Siteny Randrianasoloniaiko, apparaît comme l’un des principaux promoteurs du rapprochement entre Antananarivo et le Kremlin. Depuis le changement de pouvoir, il a multiplié les échanges avec les responsables russes et plaidé en faveur d’un renforcement de la coopération parlementaire, économique et institutionnelle entre les deux pays.

Pour plusieurs observateurs de la vie politique malgache, cette convergence illustre une stratégie d’influence plus large consistant à ancrer durablement la présence russe au sommet de l’appareil d’État. Au-delà des accords militaires et des partenariats économiques, Moscou cherche ainsi à s’appuyer sur des responsables occupant des positions institutionnelles clés afin d’accompagner son implantation dans la durée. C’est cette combinaison d’appuis sécuritaires, politiques et économiques qui pose question.

Sécuriser un allié ainsi que l’accès aux ressources stratégiques

Le colonel Randrianirina a multiplié les signaux d’ouverture vers la Russie depuis son arrivée au pouvoir. Sa visite au Kremlin en février 2026, l’accueil des instructeurs d’Africa Corps à Ivato, les livraisons d’armements et les discussions sur les ressources minières forment un ensemble cohérent. L’aide électorale n’est que le dernier maillon de cette chaîne. Elle permettrait à Moscou de sécuriser non seulement un allié politique, mais aussi l’accès privilégié aux nickel, cobalt, graphite et terres rares de l’île, dans la continuité de ce qui s’est passé avec l’or de Ndassima en Centrafrique.

La société civile malgache a raison de s’alarmer. Cette transition déjà fragile, marquée par la suspension de certaines institutions et par une consultation nationale dont le cadre reste flou, ne peut accueillir sans danger un acteur extérieur dont l’historique en matière électorale est celui de la capture. Les précédents du Sahel et de la Centrafrique montrent que, une fois les Russes installés dans le dispositif sécuritaire et électoral, il devient extrêmement difficile de les en déloger. Les pouvoirs en place, eux, y trouvent un garant de leur pérennité.

Madagascar se trouve aujourd’hui à un carrefour. Soit le pays protège jalousement la souveraineté de son processus démocratique et refuse toute ingérence qui pourrait en fausser le résultat, soit il ouvre la porte à une tutelle progressive dont les Centrafricains paient un prix très élevé. Lorsque Moscou propose son « soutien technique » aux élections, ce n’est jamais pour renforcer la démocratie, mais la vider de sa substance. L’exemple est suffisamment éloquent pour servir d’un avertissement clair.

M.M

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