À quelques mètres du marché Arzèkè de Parakou, ils sont là presque tous les jours. Assis sur de petites chaises derrière une table, des liasses de nairas nigérians ou de cedis ghanéens à portée de main, ils achètent et revendent des devises sous les yeux des passants. Leur activité est connue de tous, mais leur fonctionnement demeure difficile à documenter. Pour comprendre qui ils sont, comment ils travaillent et quels risques entourent ce commerce de rue, nous les avons rencontrés. Sans succès : les cambistes approchés ont refusé de répondre à nos questions.
Une table, des billets et beaucoup de silence
En bordure de la rue qui ceinture le marché Arzèkè, le décor est presque banal. Pas d’enseigne lumineuse, pas de guichet vitré, pas de comptoir sécurisé. Une petite table posée devant un homme assis sur une chaise. Sur la table ou à proximité, des devises étrangères. Le naira nigérian est particulièrement visible. Le cedi ghanéen apparaît également dans cet univers discret où l’argent circule de main en main.
En face, les motos passent, les commerçants négocient, les clients viennent et partent, le marché bien animé. Ici, pourtant, une autre économie se joue. Celui qui possède une monnaie étrangère peut venir chercher des francs CFA. Celui qui revient du Nigeria peut faire l’opération inverse mais celui du Ghana est rarement perçu.
La scène est visible. Le fonctionnement, beaucoup moins. Pour cette enquête, plusieurs tentatives ont été faites afin d’obtenir le témoignage direct de cambistes présents autour du marché Arzèkè. Les questions portaient notamment sur leur ancienneté dans le métier, l’origine des devises, la fixation des taux, leurs revenus, les risques de faux billets, les relations avec les autorités et la possibilité d’une formalisation de leur activité. Aucun des cambistes sollicités n’a accepté de se confier. Ce refus laisse une partie essentielle du mécanisme dans l’ombre.
Pourquoi leur activité attire-t-elle autant ?
L’absence de guichet bancaire ne signifie pas absence de clientèle. Les cambistes de rue répondent à une demande bien réelle dans une ville comme Parakou, carrefour commercial avec le Nigeria, le Niger et d’autres pays de la sous-région.
Selon l’économiste Jacques Degbey, les cambistes jouent un rôle important dans l’économie locale en permettant notamment aux commerçants, transporteurs et voyageurs de convertir rapidement les devises étrangères en francs CFA, et inversement. Cette activité contribue ainsi à fluidifier les échanges commerciaux transfrontaliers.
Leur principal avantage tient à la simplicité. Là où une opération bancaire peut nécessiter des procédures et du temps, le cambiste permet une transaction rapide. Un client arrive avec une devise, le taux est discuté ou appliqué, puis l’argent est échangé.
Une analyse recueillie auprès d’un agent de banque sous anonymat va dans le même sens : rapidité, proximité, horaires étendus, possibilité de changer de petites sommes et absence de certaines formalités expliquent pourquoi, une partie de la clientèle préfère ces opérateurs aux banques.
Dans une ville où les échanges avec les pays voisins font partie du quotidien commercial, cette proximité constitue un avantage considérable.
Derrière la rapidité, une activité difficile à tracer
Mais cette simplicité a son revers. Les cambistes de rue ne disposent pas du même niveau de sécurité et de traçabilité qu’une institution financière formelle. L’économiste interrogé dans le cadre de cette enquête explique que les cambistes de rue de Parakou ne sont pas, contrairement aux sociétés de change reconnues, des structures formellement établies. Il les distingue donc des cambistes institutionnels qui travaillent dans des cadres reconnus. Cette situation soulève plusieurs interrogations : comment vérifier l’origine des devises ? Comment retracer une transaction en cas de litige ? Que se passe-t-il lorsqu’un client reçoit un faux billet ? Qui assume la responsabilité lorsqu’une opération tourne mal ?
L’agent de banque interrogé évoque précisément plusieurs risques liés au change informel : faux billets, vols, absence de reçu ou de preuve de la provenance des fonds, non-respect de la réglementation sur les changes et pertes financières en cas de litige. Autrement dit, ce qui fait la force du système, sa rapidité et sa souplesse peut aussi devenir sa principale fragilité.
Quand l’argent voyage dans la rue
Le risque ne concerne d’ailleurs pas uniquement le client. Un cambiste de rue qui manipule quotidiennement des sommes importantes ne bénéficie pas nécessairement de l’environnement de sécurité d’une banque. « Ici, c’est l’individu » qui porte son activité et son argent, explique Jacques Degbey, en soulignant l’exposition potentielle aux braquages et aux actes d’insécurité. Cette réalité est difficile à mesurer précisément à Parakou, notamment parce que les acteurs eux-mêmes restent silencieux.
Le refus des cambistes sollicités de parler, empêche notamment de documenter leurs méthodes de sécurisation, les montants qu’ils manipulent quotidiennement ou les mécanismes mis en place entre eux pour se protéger. Il serait donc hasardeux d’affirmer ce que nous n’avons pas pu vérifier.
Une économie utile, mais dans une zone grise
Le cambisme de rue ne peut cependant pas être réduit à une activité suspecte. L’économiste Jacques Degbey insiste sur son importance pour l’économie locale. Facilitation du commerce transfrontalier, création d’emplois, disponibilité des devises, soutien aux petits commerçants et fluidification des transactions figurent parmi les effets positifs qu’il identifie. Le problème apparaît lorsque cette activité échappe au cadre réglementaire. Les risques évoqués sont alors multiples : évasion fiscale, blanchiment d’argent, circulation de faux billets, faible traçabilité des flux financiers et distorsion entre les taux officiels et ceux pratiqués sur le terrain. Le cambiste devient alors à la fois un facilitateur de l’économie locale et un acteur difficile à contrôler.
Faut-il les faire disparaître ?
La question peut sembler simple. Elle ne l’est pas. Supprimer brutalement les cambistes de rue pourrait perturber une partie des échanges commerciaux qui dépendent de leur rapidité, estime Jacques Degbey. À l’inverse, laisser durablement l’activité évoluer sans formalisation entretient les problèmes de traçabilité et de responsabilité.
Pour l’économiste, la solution serait donc davantage l’encadrement que l’interdiction : formaliser l’activité, renforcer la supervision et permettre aux acteurs d’exercer dans un cadre où les responsabilités peuvent être clairement établies. Cette position rejoint celle de l’agent de banque interrogé, qui estime qu’une régularisation permettrait de mieux contrôler les opérations et de sécuriser les transactions.
Le silence comme dernière pièce du puzzle
À Arzèkè, pourtant, les tables sont toujours là. Les billets étrangers continuent de passer de main en main. Les clients viennent, négocient et repartent. Le commerce continue, presque naturellement, sous le regard des passants. Mais, lorsque nous avons voulu demander aux principaux intéressés comment fonctionne réellement cette économie de rue, ils ont préféré garder le silence.
Ce silence ne permet ni d’accuser ni de conclure. Il rappelle simplement une chose : à Parakou, le change de rue est une activité visible de tous, mais dont une partie du fonctionnement demeure inaccessible au regard public.
La seule réponse reçue était « on se sent plus en sécurité si on n’en parle pas ». Ce dernier poursuit le blocus en estimant qu’il est impossible de nous conduire vers leurs responsables. Mais certains clients rencontrés sur les lieux se sont confiés en aparté.
Idrissou Issiaka, client régulier et commerçant, explique qu’il préfère les cambistes pour leur rapidité et leur proximité. « Chez eux, l’opération se fait rapidement, sans beaucoup de formalités. Je les utilise surtout pour mes déplacements et mes achats au Nigeria. Je n’ai jamais eu de problème et, avec eux, c’est une question de confiance », témoigne-t-il. Pour lui, comme aussi pour l’économiste Jacques Degbey ces acteurs jouent un rôle important dans les échanges commerciaux à Parakou.
Un avis que partage Aminou Garia, mais avec davantage de prudence. « Je viens chez les cambistes parce que c’est pratique, mais je compare toujours les taux avant de changer mon argent. Je n’ai jamais été victime d’une arnaque, mais il y a quand même des risques, surtout parce qu’on ne reçoit pas toujours de reçu, et parfois on a peur d’être suivi après. » Malgré ses réserves, Aminou Garia reconnaît leur utilité dans les échanges avec les pays voisins et estime qu’un meilleur encadrement pourrait davantage protéger les clients.
Derrière cette pratique quotidienne se pose aussi la question de la réglementation. Le change manuel est encadré dans l’espace UEMOA et soumis à des conditions d’exercice et d’agrément. Pourtant, autour du marché Arzèkè, le client ne dispose pas toujours d’éléments visibles lui permettant de savoir à qui il confie son argent. Entre la rapidité recherchée par les usagers et les exigences de traçabilité, le fossé semble persister. Reste alors à savoir combien de ces opérateurs exercent officiellement à Parakou et quels contrôles sont réellement effectués sur le terrain.
Entre les banques qui réclament davantage de formalisation et une économie locale qui a besoin de rapidité, les cambistes occupent une place paradoxale. Ils sont suffisamment présents pour être incontournables, mais peut-être pas suffisamment intégrés au système formel pour que leur activité soit pleinement lisible.
Reste alors une question à éluder : combien d’argent circule chaque jour autour des petites tables des cambistes de Parakou, et qui en connaît réellement le circuit ?
Fayçal DRAMANE


