A la veille de la XXe édition de La Nuit des Contes, le Père Israël Mensah, prêtre de l’Oratoire de Jésus et de Marie en France et fondateur de Mémoires d’Afrique, l’Association promotrice de cet événement culturel, rappelle le contexte d’émergence, retrace son évolution diachronique et en présente les perspectives d’avenir. Une Association fondamentalement laïque au service de la culture africaine dans la perspective du dialogue interculturel. Elle n’hésite pas, par ailleurs, à affronter le débat sur le rapport entre culture africaine et les autres religions « dites importées », en particulier le Catholicisme.

Cette année, Mémoires d’Afrique-Bénin (MDA-Bénin) organise la XXe édition de La Nuit des Contes, devenue aujourd’hui un rendez-vous que les gens ne manquent plus. D’autres commencent à s’en inspirer, en copier le concept sous diverses formulations. La Nuit des Contes est une marque béninoise, inventée et portée au niveau national par Mémoires d’Afrique. Lorsque j’ai proposé cette idée pour la première fois, mes proches collaborateurs n’y croyaient pas, s’en moquaient quasiment mais, progressivement, ils ont rejoint l’œuvre, adhéré à sa dynamique.

A quelques jours de cette 20ème édition, je lance un appel national : rejoignez-nous tous, car ce patrimoine nous appartient. C’est notre bien à tous. Organisez partout, pour tous les enfants du pays, une « Nuit des Contes » le soir du 14 août à l’instar de la « fête de la musique ». C’est un pan essentiel de notre patrimoine culturel immatériel que nous mettons en exergue depuis 27 ans. Nous portons de profondes convictions pour notre pays car, comme chaque citoyen du Bénin, nous l’aimons viscéralement, avec ses qualités, ses défauts et ses limites.

Ma vision constante et le combat que je mène depuis les premières heures de cette œuvre pourraient se résumer ainsi : Ensemble, par la culture, construisons notre pays. Rappelons que cet engagement, ce combat pour la culture, ne date pas d’aujourd’hui. C’est une conviction intime qui m’habite depuis la classe de 5e, et pour laquelle je me suis résolument engagé en créant l’Association Mémoires d’Afrique en 1998, entouré d’amis. Je continuerai à me battre avec toutes les limites humaines que je porte aussi en moi et j’y investirai toutes mes forces, comme d’autres avant moi, que ce soit par moi-même ou avec le soutien d’amis et de personnes de bonne volonté qui partagent cette même conviction et foi.

Cette fameuse Nuit des Contes de Mémoires d’Afrique a été lancée pour la première fois dans un village du Bénin, au bord du lac Ahémé, le 15 juillet 2006. C’était précisément à Ouassa-Tokpa, près de Possotomé, avec l’appui de la télévision nationale (ORTB) et celui de la télévision privée (LC2) d’alors et de nombreux organes de la presse écrite. Permettez-moi, sans éveiller de jalousie, d’en citer un, auquel je tenais particulièrement, dans cet aréopage de médias de grande qualité : le quotidien Fraternité. Son titre, fort de sens, offrait une opportunité parfaite pour incarner I’ADN de Mémoires d’Afrique : construire la fraternité entre les peuples, les cultures.

L’occasion m’est offerte aujourd’hui de remercier chaleureusement tous les anciens et nouveaux membres de Mémoires d’Afrique qui continuent d’œuvrer pour rendre hommage à l’imaginaire béninois, afin que les contes africains restent toujours vivants. À l’image du colibri, nous essayons simplement de jouer notre partition. Depuis 1999, notre Association veut demeurer fidèle à la confiance placée en elle par tous ceux qui ont participé au tout premier Grand concours national en 2000. Je remercie et félicite particulièrement toute la jeune génération qui porte le flambeau, les artistes, les comédiens et les conteurs qui font vivre cette soirée que j’aime appeler « l’école populaire de nuit ».

Je me suis toujours investi pour la valorisation de la culture africaine en général, et béninoise en particulier. Pour autant, je ne suis pas fermé aux richesses culturelles des autres peuples du continent. J’aime les découvrir, j’aime échanger et m’enrichir de cette diversité culturelle qui témoigne du génie africain. Pourtant, nous connaissons mal ce génie, face au rouleau compresseur d’une culture occidentale mondialisée. J’admire cette occasion de transmission de sagesse entre les générations, moment d’éducation, de joie, de paix et de cohésion sociale.

Par ma formation, j’enseigne la philosophie et la théologie. À travers cette œuvre, j’ai voulu retrouver les prérequis élémentaires de mon être profond et identifier le lieu où s’enracinent les fondamentaux de la sagesse africaine pour les partager avec la jeunesse. Par ricochet, il s’agit d’y replonger les jeunes et de leur rappeler de ne jamais abandonner leur terreau culturel. Qu’ils le veuillent ou non, ce patrimoine ne les quittera jamais. De la même façon, les grands intellectuels européens n’ont jamais abandonné Ulysse et L’Odyssée d’Homère.

Permettez-moi de rappeler la vision intrinsèque de Mémoires d’Afrique. Ce ne sont pas les contes pour les contes, les légendes pour les légendes ou les mythes pour les mythes ! Ce ne sont pas de simples moments d’Atchakpodji (espace d’échanges autour du conte en langue Fon du Bénin). Dès le début de notre aventure – et je le répéterai sans cesse -, l’objectif a été de faire de notre culture assumée un levier de développement, de respectabilité dans le concert des nations, et d’échanges.

Avouons toutefois, avec humilité, qu’aucune culture n’est totalement positive. Celle de l’Afrique ne fait pas exception. Il faut parfois savoir faire le tri. Nous sommes invités à cet exercice de sélection judicieuse au sein de notre propre culture, en nous appuyant sur des valeurs sûres et en ne préservant que ce qui relève du respect de la personne, de la vie et de la dignité humaine. C’est en allant à la rencontre de l’autre que l’on s’enrichit. Les cultures sont appelées à évoluer. Mais avant d’évoluer, je dois savoir : « qui suis-je ? ». Qu’ont trouvé les premiers explorateurs et missionnaires européens à leur arrivée sur le continent noir ? Tout y était-il si mauvais ?

Par l’approche des contes, je souhaite simplement répondre à ces questions avant de saisir à bras-le-corps les Fables de La Fontaine ou d’autres textes d’ailleurs, que j’aime tout autant. D’autres choisiront pour le même combat non pas les contes mais plutôt la danse, le théâtre, la sculpture, le dessin, la peinture, l’architecture, les rites ou l’histoire. J’aime toutes ces approches qui réhabilitent l’histoire, la culture africaines. De ce point de vue, le panafricanisme que je porte et appelle de mes vœux, c’est un éveil des consciences sans violence verbale. C’est une manière d’être, ancrée dans l’action constructive, loin de la condamnation systématique de l’autre comme unique responsable de tous nos malheurs et de nos difficultés.

LES TROIS PHASES DE L’ACTION DE MEMOIRES D’AFRIQUE

Pour Mémoires d’Afrique, tout ce que nous avons accompli jusqu’à présent ne constitue que la première phase : celle de l’exploration, de la réappropriation, de la recherche et de la collecte des matériaux de notre patrimoine oral. Ce travail n’est pas encore exhaustif. À la manière d’un ethnologue qui photographie les us et coutumes, les manières de vivre et de faire d’une population à un instant T, pour cette fois-ci, c’est nous-mêmes qui posons un regard sur nous-mêmes, sur nos représentations. Nous en reprécisons le sens. Il ne s’agit pas d’interprétation. La Nuit des Contes est l’un des trois éléments, des trois piliers qui composent cette première phase d’exploration, de valorisation et de constitution d’un corpus : collecter, faire vivre, et éditer.

Collecter et conserver : recueillir les contes qui permettent de découvrir au mieux les cultures ancestrales de nos régions, puis les éditer afin de sauvegarder la mémoire orale de l’Afrique. Les contes véhiculent le substrat de la pensée d’un peuple. Or, avec la colonisation, une partie de la culture africaine, de cette richesse, a malheureusement disparu.

Faire vivre : C’est le sens de La Nuit des Contes, proposée chaque 14 août dans le but de perpétuer la tradition de l’oralité, de partager le patrimoine immatériel national afin que les nouvelles générations le découvrent et s’en emparent. C’est recréer ce moment à la fois didactique et festif tel qu’il était vécu par le passé.

Éditer pour la postérité : consigner nos sagesses grâce aux Éditions Karthala, mais aussi chez Gallimard avec l’ouvrage Contes croisés entre la Grèce, la France et le Bénin, afin de mettre en lumière les convergences possibles entre des cultures pourtant très différentes, vers une sagesse commune.

La deuxième phase du travail de Mémoires d’Afrique s’inscrit aujourd’hui davantage dans la réflexivité et la systématisation de notre pensée : le droit d’être différent. Nous nous consacrons pleinement à cette étape, après avoir choisi de transmettre la présidence de l’Association. Je remercie au passage l’actuel Président de Mémoires d’Afrique-Bénin, M. Berthold HINKATI, ainsi que toute son équipe pour le travail remarquable qu’ils accomplissent. Mobilisons-nous autour d’eux pour bien préparer et porter cette XXe édition de La Nuit des Contes, qui appartient à tous les Béninois. Ils nous diront au moment opportun, comment ils comptent nous faire vivre ce grand moment culturel et fraternel. Vive le Bénin !

Dans cette deuxième phase, il s’agit de bâtir, à partir de la vision et de la philosophie de Mémoires d’Afrique, un enseignement systématique sur ce « droit d’être différent ». Pour y parvenir, il est capital d’introduire nos valeurs traditionnelles dans l’éducation. Le système éducatif dont nous avons hérité est à réajuster, voire réinventer. Pour certains, il est hors sol, déconnecté, faisant de nous des êtres hybrides qui en viennent parfois à se rejeter eux-mêmes. Comme le disait un prélat béninois : « Nous sommes le seul peuple au monde à avoir honte de la couleur de notre peau ou à la texture de nos cheveux. Si c’était facile de redresser notre nez, beaucoup le feraient. Triste ! ».

L’éducation à nos valeurs est le levier principal de notre développement économique et social. Tout se joue dans les esprits. Tout est dans la tête. Nos freins au développement sont dans la tête. Nous entretenons en nous une forme d’autodisqualification. Le redressement de ce que nous sommes devenus – coupés de nous-mêmes – sera long. Nous ne devons pas craindre de bâtir un autre modèle d’école, capable de former les jeunes dont l’Afrique a besoin pour l’Afrique que nous voulons.

Enfin, la troisième phase explore le rapport entre la culture africaine et le christianisme. Nous nous appuyons sur les éléments contenus dans les contes, les proverbes ou les mythes pour éclairer notre réception de la Bonne Nouvelle portée par le christianisme. La foi chrétienne nous a été transmise et partagée à travers des vecteurs culturels sémites, arabes ou occidentaux. En ce qui concerne le catholicisme, un travail de fond reste à mener pour que cette foi devienne profondément nôtre. Nous devenons ce que nous imaginons et ce qui nous est transmis. Ce droit d’être différent passera par une cosmologie qui nous lie au Dieu Suprême Sauveur pleinement incarné dans notre réalité. Avec l’engagement de Mémoires d’Afrique, sortons petit à petit du drame qui est le nôtre dans nos rapports au Blanc qui nous a esclavagisés, colonisés, chosifiés, et évangélisés malheureusement, malgré lui, avec des images du Dieu blanc. Comme vous le savez, nous dépendons des images que nous entretenons dans nos têtes.

De ce point de vue, c’est une réflexion pastorale qui s’impose, plus que de la réflexion théologique novatrice. Tout simplement parce que la théologie repose, entre autres, sur les dogmes, les sacrements et l’enseignement du Magistère. C’est du déjà fait. En revanche, l’apport de Mémoires d’Afrique est au niveau de l’expression théologique avec des images d’Afrique ; avec des éléments de référence propres à l’Afrique.

Ce travail d’appropriation revient aujourd’hui aux Africains eux-mêmes. Rome soutient cet effort depuis fort longtemps. Dès 1659, la Congrégation pour la propagation de la foi édictait cette règle célèbre à l’adresse des missionnaires :

« Ne mettez aucun zèle, n’avancez aucun argument pour convaincre ces peuples de changer leurs rites, coutumes et leurs mœurs, à moins qu´elles ne soient évidemment contraires à la religion et à la morale. Quoi de plus absurde que de transporter chez les Chinois la France, l’Espagne, l’Italie ou quelque autre pays d’Europe ? N’introduisez pas chez eux nos pays, mais la foi, cette foi qui ne repousse ni ne blesse les rites ni les usages d’aucun peuple, pourvu qu’ils ne soient pas détestables, mais bien au contraire veut qu’on les garde et les protège ».1659,

Collectanea S. Congregationis de Propaganda Fide / Décret n° 135 / Paragraphe 12 / Instructions aux vicaires apostoliques

Ce chantier doit être mené à tous les niveaux des institutions de nos jeunes Etats hérités de la période coloniale. Correspondent-elles vraiment à notre manière d’être et à nos cultures ? Mémoires d’Afrique porte en elle toutes ces interrogations.

Vive l’Afrique ! Vive le Bénin ! Ensemble, par la culture, construisons notre continent et nos pays !

*Par Père Israël Mensah, prêtre de l’Oratoire de Jésus et de Marie en France et fondateur de Mémoires d’Afrique

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