À Parakou, la question ne se pose presque jamais en ces termes, mais elle structure pourtant le quotidien financier de milliers de familles : faut-il confier son argent à la tontine du quartier, ou ouvrir un compte en banque? Les deux systèmes coexistent, se concurrencent parfois, se complètent souvent et aucun des deux n’a réussi à faire disparaître l’autre.

La tontine repose sur un principe simple : un groupe de personnes s’entend pour cotiser une somme fixe chaque jour, chaque semaine, chaque mois ou chaque année et, à tour de rôle, chaque membre récupère l’intégralité de la cagnotte collectée. Aucun dossier à monter, aucune pièce d’identité à présenter : le système repose entièrement sur la confiance et la connaissance mutuelle entre membres.

Cette pratique se retrouve partout à Parakou, dans les marchés, dans les maisons, entre collègues de service et concerne aussi bien les femmes que les hommes, les familles que les groupes d’amis. Pour beaucoup de femmes en particulier, la tontine reste un outil d’épargne concret et immédiat : l’argent récupéré sert à acheter des tenues pour la rentrée scolaire, organiser une fête, ou lancer une petite activité commerciale. Le système intègre aussi une dimension de solidarité : en cas de deuil ou de maladie dans le groupe, une cotisation spécifique peut être lancée pour venir en aide au membre concerné.

Le rôle du tontinier est central dans ce dispositif. Guillaume, qui exerce cette fonction, décrit une relation de proximité et de confiance directe avec ses cotisants : « La plupart de ceux qui me confient leur argent connaissent ma maison. Je ne peux pas fuir. » Il met en avant la rapidité comme principal avantage du système : « La banque est loin. Il faut faire les tours avant de recevoir ton argent. Or avec la tontine, si tu as un problème aujourd’hui tu informes le tontinier et il te donne ton argent. »

Les limites bien réelles de la tontine

Ce système informel de collecte de l’épargne comporte cependant un risque structurel : rien ne garantit pas juridiquement le remboursement en cas de défaillance d’un membre. Elisée Tognon en a fait l’expérience directe : « Notre groupe était composé de près de 20 personnes. On cotisait 1000 F par jour et moi je donnais 3000 F. Une femme est décédée après avoir déjà pris son tour. Ça nous a tous fait mal mais on a dû laisser passer.»  Firmine Monta a vécu une situation similaire, liée cette fois à des impayés : « J’ai pris mon argent à moitié parce que certains ne payaient plus. Jusqu’à présent je n’ai pas été remboursée. Ça m’a donné une leçon : ne jamais prendre en dernière position. »

Ces deux témoignages illustrent la faille structurelle du système : sans contrat écrit, sans autorité de régulation, sans garantie de dépôt, la tontine repose entièrement sur l’honnêteté et la solvabilité de chaque membre, un pari qui, dans certains cas, tourne mal.

Ce que propose la banque

De l’autre côté, les établissements bancaires présents à Parakou, fonctionnent selon un cadre réglementé. Leur rôle est  « d’offrir des services financiers modernes, accessibles et sécurisés aux particuliers, aux entreprises et aux institutions ».

Concrètement, la banque propose plusieurs produits d’épargne : compte d’épargne, compte courant, compte jeune, dépôt à terme ainsi que des services que la tontine ne peut pas offrir : virements nationaux et internationaux, cartes bancaires, crédits, banque mobile et banque en ligne. Le banquier Axel Chopkon résume l’objectif de cette offre : « L’objectif est de permettre à chacun d’accéder aux services financiers modernes tout en respectant les habitudes d’épargne déjà existantes dans les communautés.»

La clientèle bancaire à Parakou s’est diversifiée ces dernières années : salariés, commerçants, artisans, étudiants, fonctionnaires, PME et même ONG y ouvrent des comptes, souvent pour sécuriser un salaire ou accéder à un crédit. Sur le plan de la sécurité, l’argent déposé en banque est protégé par la réglementation bancaire en vigueur, avec des normes de gestion des risques et de sécurité informatique qui encadrent les établissements. En cas de vol ou de défaillance de l’établissement, les dépôts des clients restent enregistrés et couverts par ce cadre réglementaire une garantie qu’aucune tontine ne peut offrir.

Deux systèmes qui se regardent plus qu’ils ne s’affrontent

Contrairement à une idée reçue, les acteurs bancaires eux-mêmes ne cherchent pas à faire disparaître la tontine. Axel Chopkon est clair sur ce point : « Notre stratégie ne consiste pas à opposer la banque à la tontine mais à montrer les avantages qu’offre un compte bancaire. » Concrètement, cela se traduit par des campagnes de sensibilisation menées directement auprès des commerçants, artisans et groupements de femmes, ainsi que par des offres pensées pour les petits revenus, comptes à faible coût, solutions Mobile Money, procédures d’ouverture simplifiées avec un minimum de documents exigés.

Un phénomène plus récent mérite d’être souligné : certains groupes de tontine choisissent aujourd’hui de déposer l’argent collecté sur un compte bancaire avant de le redistribuer à tour de rôle, le temps que la cagnotte circule entre les mains de tous les membres. C’est une forme d’hybridation encore marginale, mais révélatrice d’une évolution des pratiques : la tontine emprunte à la banque sa sécurité, sans renoncer à sa logique de solidarité.

Un équilibre, pas un remplacement

À Parakou, comme dans le reste du Bénin, les deux systèmes répondent à des besoins différents et complémentaires : la tontine mise sur la rapidité, la proximité et la solidarité communautaire ; la banque mise sur la sécurité juridique, les services financiers modernes et la possibilité de projeter son épargne sur le long terme. Rien n’indique aujourd’hui que l’un doive supplanter l’autre. L’évolution la plus probable, à en croire les tendances observées sur le terrain, n’est pas un remplacement de la tontine par la banque, mais une collaboration croissante entre les deux systèmes chacun apportant ses forces spécifiques au service de l’épargne des populations.

Téna Rosine SINWONGOU (Stg)

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