Longtemps reléguée au rang de sujet tabou, l’homosexualité continue de susciter des interrogations au Bénin. Dans la commune de Parakou comme dans plusieurs autres villes du pays, le sujet reste presque tabou dans les rues, les marchés, les lieux de culte ou les familles, pourtant, l’homosexualité existe au Bénin, même si elle demeure largement imperceptible. Entre stigmatisation sociale, pressions familiales, convictions religieuses et absence d’un cadre juridique spécifique, les personnes homosexuelles évoluent souvent dans la plus grande discrétion, au prix de lourdes conséquences sur leur vie quotidienne. À travers des témoignages, des entretiens avec des juristes, des leaders religieux et des spécialistes des droits humains, notre enquête lève un coin de voile sur un sujet rarement abordé publiquement et explore les multiples facettes d’une réalité complexe qui interroge les libertés individuelles et le respect des droits humains.
Une réalité difficile à mesurer
La recherche documentaire sur internet renseigne qu’au Bénin, il n’existe aucune statistique officielle fiable sur le nombre de personnes homosexuelles (gays, lesbiennes, bisexuelles) ou transgenres. En revanche, certaines organisations internationales estiment, à l’échelle mondiale, qu’environ 0,5 % à 1,3 % des adultes s’identifient comme transgenres, tandis que les estimations concernant les personnes lesbiennes, gays ou bisexuelles varient généralement entre 2 % et 10 % selon les pays, les méthodes d’enquête et le contexte social.
Parmi celles qui ont pris le pari de briser le silence, figure Antonia GUERRA. Née homme, elle se définit aujourd’hui comme une femme trans. Une femme vivant dans la peau d’un homme aujourd’hui. Son histoire personnelle ne l’a pas contraint au repli, bien au contraire à l’engagement. Les épreuves traversées ont façonné avec détermination, une militante engagée à faire évoluer les mentalités.
Aujourd’hui, Antonia GUERRA met son expérience au service des autres. Event planner de profession, elle est également activiste et défenseure des droits humains, avec un engagement particulier en faveur de l’inclusion, de l’égalité de genre et la lutte contre les discriminations.
Sur le terrain, elle accompagne des organisations et des communautés en tant que communicatrice spécialisée dans le renforcement des capacités et le plaidoyer communautaire. Son combat, loin des discours, consiste à ouvrir des espaces de dialogue, à déconstruire les préjugés et à promouvoir une société où chaque individu, quelle que soit son identité, est traité avec dignité et respect, indépendamment de son orientation sexuelle.
Pour Antonia GUERRA, l’inclusion n’est pas un slogan. C’est une exigence quotidienne et le fil conducteur d’un engagement qui vise à faire du Bénin un pays où chacun peut vivre sans peur de l’exclusion et trouver pleinement sa place dans la société.
Une réalité cachée
« L’homosexualité existe au Bénin, mais elle n’est pas acceptée », résume le sociologue Saï Sotima Chantipo, enseignant à la faculté des lettres, arts et sciences humaines (Flash) de l’Université de Parakou. Selon lui, les personnes homosexuelles vivent principalement dans la discrétion en raison de la forte désapprobation sociale de leur orientation sexuelle.
« Ce n’est pas toléré. Les personnes concernées se cachent parce qu’elles sont mal perçues par la population », affirme-t-il. Le chercheur explique avoir rencontré, au cours de certaines de ses recherches, des personnes transgenres, tout en soulignant que leur visibilité reste très limitée.
Un silence de la loi
Contrairement à une idée largement répandue, l’homosexualité n’est pas pénalement réprimée au Bénin. Le juriste Kouchoro Lévis Serge Djagoun précise qu’aucune disposition du Code pénal ne sanctionne pas les relations homosexuelles consenties entre adultes dans la sphère privée. Les infractions prévues par la loi concernent plutôt l’outrage public à la pudeur, les atteintes aux mœurs en public ainsi que la protection des mineurs, quel que soit le sexe des personnes concernées, fait remarquer le juriste.
En revanche, le mariage entre personnes de même sexe n’est pas reconnu par le Code des personnes et de la famille.
Le spécialiste relève également que le droit béninois ne prévoit pas de protection spécifique contre les discriminations fondées sur l’orientation sexuelle, même si la Constitution béninoise du 11 décembre 1990 révisée, garantit le principe général d’égalité devant la loi.
Pour lui, le Bénin évolue dans une « zone juridique intermédiaire », où le silence des textes laisse une large place aux réalités sociales.
Des religions accordent leur violon sur le plan doctrinal
Les responsables religieux interrogés affichent une position commune sur le sujet concernant la doctrine.
L’imam Alpha Bari, de la mosquée centrale de Thian situé dans le premier arrondissement de Parakou, rappelle que les relations homosexuelles ne sont pas autorisées par les enseignements classiques de l’islam. Toutefois, il insiste sur un principe fondamental:
« Toute personne mérite d’être traitée avec justice, dignité et respect. »
Même son de cloche du côté de l’Église catholique. Le père Luc Ametodou, curé de la paroisse Saint François de Sales de Parakou, distingue l’orientation sexuelle de l’acte sexuel. Selon lui, l’Église invite les fidèles à respecter les personnes, quelles que soient leurs orientations, tout en maintenant son enseignement traditionnel sur la sexualité.
Le théologien Dr Prophète Edmond Raymond Dakpè partage cette approche. Même s’il rappelle que la doctrine chrétienne ne reconnaît pas les pratiques homosexuelles, il estime qu’aucune conviction religieuse ne peut justifier les violences, les humiliations ou les discours de haine.
Une société profondément divisée
Les témoignages recueillis auprès des habitants de Parakou illustrent l’ampleur des divergences sur l’homosexualité. Certains citoyens affirment qu’ils rompraient toute relation avec un proche qui se déclarerait homosexuel. Tandis que d’autres considèrent cette orientation sexuelle comme une influence occidentale ou une pratique contraire aux valeurs culturelles et religieuses. À l’inverse, quelques personnes interrogées estiment qu’il est possible de conserver ses convictions tout en respectant la dignité des personnes concernées.
Entre mondialisation et traditions
Pour plusieurs observateurs, les réseaux sociaux, Internet et la mondialisation contribuent à rendre cette question davantage visible au Bénin.
Le sociologue Saï Sotima Chantipo estime cependant que chaque société conserve le droit de définir ses propres références culturelles et morales. L’évolution des mentalités reste donc progressive et inégale. Au-delà des opinions, une question de coexistence. Au fil des entretiens, un constat revient avec insistance. Si les convictions religieuses et culturelles demeurent majoritairement défavorables à l’homosexualité, plusieurs intervenants appellent néanmoins à éviter les violences, les insultes, les discriminations et les exclusions.
Le débat dépasse désormais la seule question des orientations sexuelles. Il interroge la capacité de la société béninoise à concilier ses valeurs traditionnelles, ses engagements internationaux en matière de droits humains et le respect de la dignité de chaque personne.
Par Albérique HOUNDJO et Fayçal DRAMANE







