Entre le fleuve Okpara et l’Empire de Nikki, la volonté politique s’est enlisée dans la boue. Alors que le bitumage de ces deux axes transfrontaliers promettait l’eldorado, nos décideurs ont préféré inventer le concept de « croissance toutterrain ». 

Chronique d’un double abandon routier qui secoue les amortisseurs, mais pas les consciences. Derrière les discours officiels sur le développement et la culture, la réalité des pistes d’Okpara (ParakouOkparafrontière Nigeria) et de Pèrèrè (ParakouPèrèrèNikki) cachent un immense gâchis fiscal et agricole quand le goudron virtuel des promesses électorales refuse d’affronter le réel.

Pour aller célébrer la Gaani ou commercer avec le géant Nigeria, mieux vaut s’armer de patience et de bonnes suspensions. L’analyse des axes Parakou-Okpara- frontière Nigeria et Parakou-Pèrèrè-Nikki révèle une fâcheuse tendance de notre élite : bitumer les discours et abandonner le terrain. Voyage au cœur de deux scandales logistiques que la volonté politique feint de ne pas voir. Ces routes devaient être les poumons économiques du septentrion. Elles ne sont que des nids-de-poule électoraux, une satire de la politique du surplace, là où le pays a cruellement besoin d’avancer.

Parakou, capitale sans rues

Ne dit-on pas que la voie du développement passe par le développement de la voie ? Grâce au projet d’asphaltage, Parakou a atteint un niveau de développement qui laisse encore à désirer, mais tant qu’il reste à faire, rien n’est fait. En dehors de quelques rues qui s’exhibent sur quelques kilomètres de bitume, et de pavés par endroits mal ordonnés, la troisième ville à statut particulier du Bénin demeure toujours orpheline de rues dignes de ce nom. L’accès à certains services déconcentrés de l’État, ou même aux banques en plein cœur de la ville, reste un calvaire à Parakou. On en vient à se demander si faire des rues praticables et des ponts relève vraiment d’une volonté politique.

Il est aussi courant d’y croiser des éléphants blancs routiers. Exemple au quartier Amawignon : l’axe faisant face à la rue dite « Yayi Boni ». Cette voie 40 est un chantier abandonné, inachevé, bordé de caniveaux à ciel ouvert. Il en va de même pour la rue de la Direction départementale de l’Industrie et du Commerce, dans le même quartier, où un caniveau de plus de 100 mètres, ouvert d’un côté, se transforme en véritable piège à hommes, tandis que le côté opposé, privé de caniveau, laisse l’érosion grignoter tranquillement la chaussée.

Okpara, le corridor qu’on a préféré chiffrer plutôt que construire

Parakou est pourtant un point stratégique : vers Nikki, la capitale de la Gaani, via Pèrèrè ; vers le géant Nigeria, via Kabo. De quoi, côté nigérian, faciliter les échanges et donner un vrai débouché à la jeunesse locale.

Selon les études qui dorment depuis des années dans les tiroirs ministériels, le bitumage de l’axe reliant le marché Arzèkè à la frontière nigériane via l’Université de Parakou, Tchaourou et le fleuve Okpara, soit 85 à 115 km constituerait un levier de transformation économique majeur pour la ville et pour le Bénin tout entier. Sur papier, ce corridor aujourd’hui paralysé par la piste et les intempéries saisonnières deviendrait une artère commerciale fluide et permanente, propulserait le marché international d’Arzèkè au rang de plaque tournante sous régionale, attirerait des investissements, et ferait naître hôtels, infrastructures logistiques et commerces le long du tracé. Le trajet, ramené à moins d’une heure, sécuriserait l’approvisionnement de la ville et ferait baisser les coûts de transport donc, en théorie, le coût de la vie.

À l’échelle nationale, la même étude promet le désenclavement de l’un des plus grands bassins agricoles du pays : les producteurs de Tchaourou et de la région de l’Okpara pourraient enfin écouler igname, maïs, cajou et coton sans craindre le pourrissement dû aux blocages de pluie. Pour l’État, une route moderne signifierait aussi la formalisation des échanges transfrontaliers, davantage de recettes douanières et fiscales, et moins de contrebande sur les pistes de brousse. Une barrière logistique transformée en moteur de croissance sur le papier, toujours.

Pèrèrè-Nikki, la route de la Gaani version tôle ondulée

Détail qui a son importance : aujourd’hui, Nikki ne dispose que d’une seule voie praticable pour y accéder. Un seul cordon ombilical bitumé relie la capitale de la Gaani au reste du pays qu’un accident, un pont emporté ou une simple montée des eaux suffirait à couper. Le tracé Parakou-Pèrèrè-Nikki n’est donc pas un simple raccourci de confort : c’est la deuxième voie d’accès qui manque cruellement à toute une région, un itinéraire de secours qui n’existe nulle part ailleurs que dans les dossiers d’étude. Mais visiblement, chez nous, un seul fil suffit à faire tenir une ville entière pourquoi s’encombrer d’un filet de sécurité ?

Même refrain, autre tiroir : le bitumage de cet axe, environ 130 km, désenclaverait durablement deux des plus grands bassins de production agricole du Nord-Bénin coton, maïs, igname, karité. Le trajet, ramené de plus de trois heures à une heure et demie, éliminerait les pertes post-récolte dues aux embourbements, réduirait les coûts logistiques des transporteurs et connecterait ces zones au hub industriel et universitaire de Parakou. Cet axe modernisé offrirait en prime une voie alternative rapide vers la frontière nigériane de Chikandou, intensifiant là encore les échanges commerciaux et les recettes fiscales de l’État.

Au-delà de l’économie, ce même rapport promet le réveil culturel et touristique de l’ancien Empire de Nikki : une route sécurisée pour les milliers de festivaliers nationaux et internationaux qui convergent chaque année vers Nikki pour la Gaani, la fête traditionnelle majeure des peuples Baatonu et Boo ; un circuit touristique permanent reliant les hôtels de Parakou aux paysages vallonnés de Pèrèrè, propices à l’écotourisme et à l’artisanat local, jusqu’au palais royal et aux musées de Nikki. Sans oublier l’accès enfin rapide des populations rurales aux centres de santé de référence et aux universités de la métropole régionale.

Tout cela existe, noir sur blanc, dans des dossiers d’étude y compris cette évidence qu’une région entière ne devrait jamais dépendre d’une seule route pour exister. Il ne manque plus que le bitume.

Le génie logistique de l’immobilisme

L’analyse comparée de ces deux calvaires routiers l’un menant au fleuve Okpara, l’autre serpentant par Pèrèrè vers Nikki offre une splendide leçon de haute voltige politique. D’un côté, des promesses officielles de désenclavement agricole, de boom douanier et de rayonnement culturel pour la Gaani, toutes plus rutilantes les unes que les autres en période électorale. De l’autre, la réalité du terrain : une marre de boue en saison des pluies où s’enlisent, ensemble, les camions d’ignames et le développement du pays.

Il faut admirer le génie de notre élite : laisser la piste d’Arzèkè à l’Okpara dans son état naturel est sans doute une stratégie subtile pour décourager les fraudeurs quitte à décourager aussi les honnêtes commerçants. Quant au tracé Parakou-Pèrèrè-Nikki, son abandon relève presque de la préservation historique. Pourquoi bitumer une route, quand secouer les festivaliers de la Gaani sur de la tôle ondulée pendant trois heures leur permet de tester une endurance digne des anciens guerriers de l’Empire ?

L’immobilisme face à ces deux axes majeurs démontre que, pour nos décideurs, le goudron le plus solide reste celui des salons feutrés de la capitale. En attendant que la volonté politique quitte le confort de la théorie pour affronter la boue du réel, les populations de Tchaourou, de Pèrèrè et de Nikki continueront d’importer leurs amortisseurs du Nigéria, faute de pouvoir y exporter facilement leurs marchandises. Nos routes ne sont pas bitumées. Mais nos illusions, elles, restent gravées dans le marbre des discours.

 Fayçal DRAMANE 

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