Imaginez un homme. Il s’appelle Kouassi, il a trente-cinq ans, il est ouvrier sur un chantier de voirie à Cotonou. Chaque matin, il soulève à bout de bras des bordures de plus de 80 kilogrammes. Sans outil adapté. Chaque après-midi, il découpe des pavés à la meuleuse, les poumons saturés de poussière de silice, sans masque. Dans dix ans, Kouassi souffrira d’’une hernie discale et de silicose, une maladie pulmonaire irréversible causée par l’inhalation de poussières minérales. Il ne pourra plus travailler. Les soins seront lourds, longs et coûteux. Kouassi n’est pas un cas isolé. Il est le visage de milliers d’ouvriers béninois qui construisent notre pays au prix de leur santé.

Cette situation n’est pas une fatalité. C’est le résultat d’un manque d’exigence collective que nous pouvons et devons corriger.

Ce que l’on voit sur nos chantiers

Sur les chantiers de démolition et rénovation de trottoirs, de pose de bordures et caniveaux qui s’étendent actuellement sur nos voies urbaines, les observations sont éloquentes. Des ouvriers utilisent des masses pour casser des dalles en béton, là où un marteau-piqueur pneumatique ou électrique réaliserait le même travail en quatre fois moins de temps, avec quatre fois moins d’effort et sans exposer le dos à des contraintes traumatisantes répétées. Des bordures de plus de quatre-vingts kilogrammes sont portées à la main par deux ou trois ouvriers, là où une pince à bordures, outil simple, peu coûteux, permettrait une manutention sécurisée sans risque de chute, de blessure ou de lombalgie aiguë. Des pavés sont découpés à la petite meuleuse à sec, projetant un nuage de poussière fine que les ouvriers inhalent toute la journée, là où un coupe-pavés hydraulique ou manuel et une tronçonneuse thermique à arrivée d’eau réaliserait des coupes nettes, sans poussière, sans bruit excessif et sans pollution.

Les conséquences ne sont pas abstraites. Elles s’écrivent dans les corps de ces hommes : hernies discales dues aux manutentions répétées de charges lourdes, troubles musculosquelettiques des épaules et des poignets, silicose pulmonaire par inhalation chronique de poussières de silice, surdité professionnelle causée par le bruit des meuleuses sans protection auditive. Ces maladies sont invalidantes. Elles sont irréversibles. Et elles coûteront à notre société bien plus que le prix des outils et équipements qui auraient pu les prévenir.

Des textes qui existent, une réalité qui les ignore

Le Code du Travail béninois est pourtant explicite : tout employeur est tenu de prendre toutes les mesures utiles pour protéger la vie et la santé des travailleurs, de mettre en place les installations et de créer les meilleures conditions de travail pour les protéger contre les accidents et les maladies.

Sur chaque chantier où interviennent plusieurs entreprises, un Plan Particulier de Sécurité et de Protection de la Santé doit être établi. Un Coordonnateur SPS , Sécurité et Protection de la Santé, est censé veiller à son application, effectuer des visites régulières de terrain et corriger les situations à risque. Concrètement, le coordonnateur SPS élabore le Plan Général de Coordination, vérifie la cohérence des plans préparés par chaque entreprise, organise la circulation de l’information et effectue des visites régulières de terrain.

La question mérite d’être posée sans détour : ces coordonnateurs SPS sont-ils présents sur nos chantiers ? Effectuent-ils réellement leurs missions de terrain ? Car ce que l’on observe au quotidien, des ouvriers sans masque, sans gants, sans lunettes de protection, manipulant des charges écrasantes avec des outils inadaptés, est la négation de toute coordination sérieuse en matière de sécurité et de protection de la santé.

Un organisme de prévention dédié au BTP : une urgence

En France, le secteur du BTP s’est doté d’un organisme dédié : l’OPPBTP, dont la mission est de conseiller, former et informer les entreprises en matière de prévention, sécurité, santé et amélioration des conditions de travail. L’affiliation y est obligatoire pour toutes les entreprises du BTP.

Le Bénin ne dispose pas d’un équivalent opérationnel et sectoriel de cet organisme pour le BTP. C’est un vide institutionnel qu’il faut combler sans délai. Un Organisme National de Prévention dans le BTP, doté de moyens réels et d’un pouvoir d’inspection effectif, pourrait conseiller les entreprises, former les ouvriers et leurs encadrants, contrôler les chantiers et sanctionner les manquements. Son action devrait couvrir l’ensemble des chantiers publics et privés sans exception.

Ce qu’il faut exiger dès maintenant

Les solutions sont connues et accessibles. Imposer l’utilisation des outils adaptés à chaque tâche : marteaux-piqueurs, pinces à bordures, coupe-pavés, tronçonneuses à eau dans les cahiers des charges de tous les marchés publics de travaux. Rendre obligatoire et effectif le port des équipements de protection individuelle : casques, harnais, masques FFP2, gants, lunettes, chaussures de sécurité, gilet de haute visibilité sur tout chantier, avec des sanctions réelles en cas de manquement. Renforcer la présence et les pouvoirs des coordonnateurs SPS, et exiger des rapports de visite vérifiables. Créer l’organisme national de prévention BTP et lui donner les moyens d’agir.

Un appel aux autorités compétentes

Nous interpellons les Ministères du Travail et de la fonction publique, du Cadre de Vie et des transports, de la santé et toutes les autorités en charge de la commande publique de travaux : la santé de ceux qui construisent le Bénin n’est pas négociable. Un pays qui investit des milliards dans ses infrastructures et néglige la santé des hommes qui les bâtissent commet une faute morale et économique. Morale, parce que chaque ouvrier est un être humain dont la dignité mérite protection. Économique, parce que les maladies professionnelles non prévenues coûteront à notre système de santé et à nos familles infiniment plus que les équipements qui auraient pu les éviter.

Ces bâtisseurs méritent mieux que le silence.

Prochain sujet : Pour une brigade spéciale de répression routière, tolérance zéro sur nos routes

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