Il y a des connaissances qui ne s’écrivent pas. Qui ne s’enseignent pas. Qui se transmettent après la pluie, entre une bassine et un lampadaire. Au nord du Bénin, chaque premier orage de la saison réveille une tradition aussi discrète que vitale : la récolte des termites ailées. Un insecte que la science redécouvre, que les nutritionnistes célèbrent, que les enfants attrapent à mains nues et que certains, déjà, ont appris à ne plus toucher. Ceux qui savent encore les accueillir les mangent, ensemble, ces délices que la nature n’offre qu’une fois par an. Pour eux, c’est un festin sans prix, plein de vie, chargé de tout ce qu’on ne peut pas acheter. Les termites ailées sont bien plus qu’un insecte : elles sont un patrimoine vivant, une richesse nutritionnelle et peut-être une réponse à la faim du continent. Mais pour combien de temps encore ?

Il est à peine vingt heures. Le ciel de Djougou vient de lâcher sa première vraie pluie de la saison. L’eau a cessé depuis moins de dix minutes, mais déjà les enfants sont dehors, bassines à la main, yeux grands ouverts, comme si quelqu’un avait sonné un signal qu’eux seuls entendent. Autour des lampadaires et des ampoules des concessions, des nuées d’insectes ailés tourbillonnent dans la nuit tiède. Des millions d’entre eux surgissent du sol en quelques minutes, attirés par la lumière comme des âmes perdues.

Ce n’est pas un phénomène. Ce n’est pas un incident. C’est un rendez-vous. Un rendez-vous vieux de plusieurs générations, que chaque famille du nord du Bénin honore avec une fidélité silencieuse. Car, ces insectes, les termites ailées, que les scientifiques appellent alates ne sont pas seulement une curiosité de saison. Ici, dans les villages du nord Bénin, ils sont de la viande. De la bonne viande. Celle que la pluie fait tomber du ciel, gratuitement, une fois par an, pour ceux qui savent encore lever les yeux.

 

Le signal venu des profondeurs

Pour comprendre pourquoi des milliers de familles béninoises se précipitent dehors à chaque premier orage, il faut d’abord comprendre ce qui se passe sous leurs pieds. Isaac Bidjisoupka, agronome spécialisé dans les interactions entre les organismes vivants et leur environnement, pose le cadre avec une précision de chercheur : « Les termites sont des insectes sociaux vivant en colonies organisées, un peu comme les fourmis ou les abeilles. Elles se nourrissent principalement de matière végétale morte bois, débris organiques. Les termites ailées sont leurs individus reproducteurs, formés au cœur de la colonie lorsque celle-ci atteint sa pleine maturité.» Ces individus, des nymphes transformées n’attendent qu’un signal pour quitter le nid. Ce signal, c’est la pluie. Ou plus précisément : la combinaison de l’humidité, de la chaleur et de la pression atmosphérique qui suit les premières précipitations de la saison. « La pluie constitue un signal naturel qui déclenche l’envol nuptial », explique l’agronome. « Le sol devient plus souple, les conditions de survie s’améliorent. Les termites ailées ne naissent pas avec la pluie elles y attendaient, formées depuis des semaines, parfois des mois, dans leurs galeries souterraines.» Une fois sorties, elles présentent ce que les entomologistes appellent un phototactisme positif : une attraction irrésistible vers les sources lumineuses, qui leur sert de repère dans leur vol de dispersion. C’est cette attraction qui les conduit, par millions, vers les cours des maisons, les rues éclairées, les lampes des concessions. Et directement dans les mains des enfants des villages du nord Bénin.

 

La chasse : un théâtre de joie et de mémoire

Au village Séro de Djougou, la scène est à la fois chaotique et parfaitement rodée. Karim a neuf ans. Ce soir-là, il est parmi les premiers à sortir dans la cour, une bassine presque aussi grande que lui serrée contre la poitrine. Ses yeux vont du sol au ciel, du lampadaire à la terre. Il ne perd pas une seconde. « J’aime beaucoup les attraper ! », lance-t-il en Yom avec un sourire qui prend toute la place sur son visage. « On court partout, on en met dans la bassine, c’est trop bien ! Et après, ma maman les fait griller et c’est trop bon. C’est sucré, c’est croquant. Moi, j’en mange beaucoup. »

Un peu plus loin, Sidika, douze ans, travaille avec une méthode que lui envieraient bien des adultes. Elle a placé sa lampe torche au sol, à quelques centimètres d’une zone où les termites jaillissent par grappes. Elle tend son sachet juste en dessous, patiente deux secondes, et ramasse. Elle recommence. Elle ne court pas, elle ne crie pas. Elle récolte. « On fait ça chaque année dès que la pluie tombe », explique-t-elle sans même lever les yeux de sa chasse. « Moi j’aime beaucoup en manger. C’est bon, c’est comme si c’était salé et gras en même temps. C’est même meilleur que la viande. »

Ce qui frappe l’observateur extérieur, c’est moins l’efficacité de la récolte que ce qu’elle révèle : une joie authentique, une complicité entre les âges, un moment de suspension du temps quotidien.

Debout à l’entrée de la concession, les bras croisés, un sourire en coin, Afissou regarde la scène avec la tendresse de quelqu’un qui se revoit. À vingt-cinq ans, il est le grand frère de quartier, celui que les enfants appellent quand la bassine est trop lourde ou quand les termites surgissent dans un coin difficile d’accès. « Quand j’étais petit, on faisait exactement pareil », dit-il. « Dès que la pluie s’arrêtait, on sortait tous en courant. On n’avait même pas besoin qu’on nous le dise on savait. C’était le moment. » Il marque une pause, regarde Karim qui trébuche en essayant de courir avec sa bassine pleine. Il rit doucement. « Maintenant je les aide parfois. Je leur montre où les termites sortent le plus, les endroits que les enfants ne connaissent pas encore. Et j’en mange encore, oui. Toujours. C’est un goût que tu n’oublies pas. »

Mais tous les enfants ne partagent pas cet enthousiasme. À quelques mètres de Karim et de Sidika, Safiou, lui aussi douze ans, observe la scène les mains dans les poches. Il ne court pas. Il ne ramasse pas. Il regarde. « Moi je ne mange pas ça », dit-il posément, sans agressivité. « Ce sont des insectes. Je ne peux pas mettre des insectes dans ma bouche. Ça me dégoûte un peu. » Il hausse les épaules avec la sérénité de quelqu’un qui a déjà tranché la question depuis longtemps. « Mes amis en mangent, ma frères et sœurs aussi. Mais moi, non. Ce n’est pas pour moi. » Safiou n’est pas seul dans ce cas. Au village Bouloume de Djougou Amina et ses quatre amis partage le même avis comme dans d’autres villes du nord Bénin, une nouvelle génération grandit avec un rapport différent à la nature, aux insectes et à la nourriture. Une génération qui a grandi avec les biscuits industriels, les chips en sachet, les pop-corn des carrefours animés. Pour eux, les termites ne sont pas un festin. Ce sont juste des insectes.

Les anciens, eux, regardent et transmettent. Ils indiquent où chercher, comment identifier les zones de sortie, comment préparer la récolte. « C’est un savoir discret qui passe d’une génération à l’autre, sans école ni manuel », souligne Isaac Bidjisoupka. Un savoir que ni l’urbanisation ni les habitudes alimentaires modernes n’ont encore réussi à effacer entièrement. Mais qui, pour la première fois peut-être, commence à trouver des résistances.

 

Dans la poêle : un trésor nutritionnel que la science confirme

 Une fois capturées, les termites ailées sont débarrassées de leurs ailes un geste rapide, presque automatique puis grillées à sec dans une poêle, ou légèrement frites dès les premières heures du lendemain. Elles ne nécessitent quasiment aucun ajout d’huile, car leur corps en contient naturellement une quantité suffisante. Un peu de sel, quelques minutes de feu, et le festin est prêt. « C’est sucré, c’est croquant », disait Karim un sexagénaire avec ses neuf enfants. Sa description naïve et directe est, scientifiquement, parfaitement juste. Le goût est unique : croquant, légèrement huileux. Mais au-delà du plaisir gustatif, ce que la science a découvert dans ces petits corps ailés dépasse toutes les intuitions populaires.

 Sokouinto Rahmat, nutritionniste-diététiste, ne mâche pas ses mots : « La quantité de protéines que l’on retrouve dans les termites ailées est vraiment supérieure à la quantité que l’on retrouve dans les aliments. Elles contiennent entre 35 et 60 grammes de protéines. » Et pas n’importe quelles protéines. Des acides aminés essentiels ceux que le corps humain ne peut pas synthétiser lui-même, et qu’il doit obligatoirement obtenir par l’alimentation. À cela s’ajoutent des lipides de bonne qualité, du fer, du zinc, du calcium, du magnésium, du phosphore et plusieurs vitamines.

Isaac Bidjisoupka, en s’appuyant sur la littérature scientifique disponible, confirme et précise : « Les termites ailées comestibles sont une source alimentaire vraiment riche. Mais, il faut poser trois limites essentielles : toutes les espèces ne sont pas comestibles, ce sont surtout certaines espèces du genre Macrotermes qui le sont. Le bénéfice nutritionnel dépend entièrement de la préparation : hygiène, cuisson, conservation. Et enfin, elles ont un intérêt nutritionnel, pas médical. Elles ne guérissent pas automatiquement des maladies. »

Sokouinto Rahmat ajoute une mise en garde supplémentaire les personnes allergiques aux fruits de mer et aux crustacés doivent éviter d’en consommer, en raison de similarités dans les protéines allergènes. Et malgré leurs qualités, une consommation excessive peut favoriser un surpoids, tant leur teneur en graisses est élevée. « Il faut les intégrer dans une alimentation équilibrée et variée, pas en faire un aliment exclusif », insiste-t-elle. Quant aux précautions de récolte, Sokouinto Rahmat explique « il faut s’assurer que le lieu est exempt de pesticides ou d’insecticides récemment utilisés. Des termites tombées à cause de vapeurs chimiques, consommées ensuite, peuvent provoquer des troubles sérieuses d’indigestions, de diarrhée, voire des intoxications. »

Ce conseil est un détail que Sidika, avec sa méthode rigoureuse, semble avoir intégré naturellement. Mais que d’autres enfants, dans l’excitation de la chasse, pourraient facilement négliger.

 

Sous la terre : des ingénieures que l’on ne voit pas

Ce que peu de gens réalisent, en courant après les termites ailées sous la pluie, c’est qu’ils célèbrent sans le savoir l’une des créatures les plus utiles à leur agriculture. Car dans le sol du nord Bénin, les colonies de termites travaillent en silence, toute l’année, à une tâche d’une importance capitale : maintenir la vie du sol. « Elles permettent la décomposition de la matière organique les débris végétaux, le bois mort, la litière », explique Isaac Bidjisoupka. « Leurs galeries améliorent l’infiltration de l’eau, favorisent la porosité du sol et accélèrent le recyclage des nutriments. Ce sont, en un sens, des ingénieures du sol. »

Les agriculteurs du nord-ouest du Bénin le savent, eux, depuis longtemps sans avoir jamais lu un manuel d’agronomie. Des travaux scientifiques menés dans certaines régions du Bénin, l’ont formellement confirmé : les champs qui contiennent des termitières sont souvent les plus fertiles de la zone. Mais la relation entre les termites et l’agriculture n’est pas idyllique. Certaines espèces les Amitermes et les Macrotermes parmi les plus citées par les agriculteurs locaux sont des ravageurs redoutables, capables de détruire des récoltes entières de maïs, sorgho, igname, manioc ou arachide. La même étude a recensé dix espèces différentes connues des agriculteurs, avec leurs noms vernaculaires. La leçon est donc nuancée, et Isaac Bidjisoupka la formule avec clarté : « Les termites ne doivent pas être considérées globalement comme bonnes ou mauvaises. L’enjeu, c’est une gestion intégrée ne pas détruire indistinctement toutes les colonies, mais apprendre à distinguer celles qui servent de celles qui nuisent. »

Le changement climatique menace le rendez-vous annuel

Si cette tradition semble immuable, elle est en réalité fragile. Fragile comme les équilibres climatiques dont elle dépend entièrement. Les termites, rappelle Isaac Bidjisoupka, sont des organismes extrêmement sensibles aux variations de température, d’humidité et de durée des saisons. « Or le changement climatique modifie précisément ces paramètres », alerte-t-il. « Il peut perturber le calendrier d’apparition des termites ailées, leur cycle de reproduction, la réussite de la fondation de nouvelles colonies et donc l’apparition des espèces comestibles. » L’apparition des termites ailées fonctionne d’ailleurs comme un indicateur écologique : elle signale que les pluies ont réellement démarré, que le sol est vivant, que l’écosystème est en ordre. Si cet indicateur se dérègle si les termites sortent trop tôt, trop tard, ou pas du tout, c’est tout un système traditionnel d’informations sur l’environnement qui s’effondre avec lui. La surexploitation représente un autre danger. La collecte traditionnelle, modérée et saisonnière, ne menace pas les colonies. Mais une destruction massive des termitières pour capturer plus d’insectes pourrait réduire les populations locales, appauvrir les sols et priver les communautés d’un service écologique qu’elles ne peuvent pas se payer autrement.

 

Une réponse africaine à la faim africaine ?

C’est peut-être là que cette tradition, ancrée dans des siècles de savoir vernaculaire, prend une dimension inattendue et universelle. Dans un continent où la malnutrition protéique touche des millions de personnes, où la viande reste inaccessible à une large part de la population rurale, où les systèmes alimentaires industriels peinent à couvrir les besoins de base les termites ailées pourraient bien représenter une piste sérieuse. « La consommation des termites ailées pourrait être une solution alimentaire pour l’Afrique », affirme Sokouinto Rahmat. « Mais il faudrait penser à une production maîtrisée, saine, possible en dehors des saisons pluvieuses. Si on peut envisager une production à plus grande échelle, cela pourrait contribuer réellement à améliorer la situation nutritionnelle sur le continent. » La piste est explorée dans plusieurs pays africains. Des chercheurs en entomologie et en nutrition travaillent sur l’élevage contrôlé de termites comestibles, sur leur transformation en farine, sur leur intégration dans des programmes d’alimentation scolaire. Ce que des générations de familles béninoises ont su intuitivement que ces insectes nourrissent vraiment la science le confirme aujourd’hui avec des données. Il ne manque plus que la volonté politique. Et peut-être un peu moins de honte à assumer ce que la nature offre.

 

Ce que Safiou ne sait pas encore

Safiou a remis les mains dans les poches. Karim et Sidika remplissent encore leurs bassines. Afissou, lui, s’est accroupi pour aider Karim à attraper un gros groupe de termites qui tourbillonnent autour du lampadaire. La scène ressemble à n’importe quelle soirée d’enfants dans une cour de quartier. Sauf que ce que vivent ces enfants en ce moment précis cette connexion instinctive avec le sol, la pluie, le cycle naturel est quelque chose que la plupart des enfants du monde ont définitivement perdu. Safiou, lui, regarde toujours. Et quelque chose dans ses yeux dit qu’il ne regarde pas avec indifférence. Peut-être que dans quelques années, quand la nostalgie commencera à faire son travail, il se souviendra de ces nuits pluvieuses. De l’odeur de la terre mouillée. Des rires de Karim. De la bassine. Peut-être qu’il regrettera de ne pas avoir plongé la main.

 

Le festin que l’Afrique oublie d’être fière de posséder

Lorsque la pluie cesse et que les dernières termites disparaissent dans l’obscurité, il ne reste souvent que quelques bassines remplies, des mains encore tachées de terre et des sourires d’enfants. C’est peu, en apparence. Et c’est immense, en réalité. Car, ce que ce rendez-vous annuel révèle, au fond, n’a rien d’anecdotique. Il révèle qu’une communauté peut lire son environnement mieux que n’importe quel laboratoire. Qu’une tradition populaire peut contenir plus de sagesse agronomique, nutritionnelle et écologique que des décennies de vulgarisation agricole. Que la nature, quand on sait l’écouter, sait encore nourrir les hommes sans leur coûter un sou.

Karim ne sait pas encore ce qu’est un acide aminé essentiel. Sidika ne connaît pas le mot phototactisme. Afissou n’a jamais lu une étude sur la valeur protéique des insectes comestibles. Et pourtant, tous les trois savent quelque chose de fondamental que des générations de politiques alimentaires africaines ont mis des décennies à reconnaître : que la richesse est parfois sous leurs pieds, et qu’elle surgit avec la pluie, une fois par an, pour ceux qui n’ont pas oublié de regarder. Dans les villages de la Donga, à chaque premier orage, ce n’est pas seulement la terre qui s’ouvre. C’est une mémoire entière qui remonte à la surface, une mémoire faite de gestes appris en regardant ses parents, de savoirs transmis sans diplôme, de liens noués autour d’une simple poêle chaude dans la nuit.

Les termites ailées ne sont pas un festin de pauvres. Elles sont un festin d’intelligence. Le genre d’intelligence que l’Afrique a trop souvent appris à avoir honte de posséder. Il est peut-être temps avant que les Safiou soient plus nombreux que les Karim de s’en souvenir.

 

Fayçal DRAMANE

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