À Djougou, la vie méconnue de Baudoin Yaou, le thanatopracteur qui a choisi d’accompagner les défunts dans leur dernier voyage. Pendant que les familles pleurent, que les cercueils se ferment et que les vivants détournent le regard de la mort, lui travaille. Dans le froid silencieux de la morgue de l’Hôpital de Zone Ordre de Malte de Djougou, Baudoin Yaou, surnommé « Docteur Bob », passe ses journées et parfois ses nuits auprès des morts. Un métier que beaucoup craignent, que d’autres jugent mystérieux, mais qu’il a choisi par passion. Entre préjugés sociaux, risques sanitaires et engagement professionnel, plongeons dans le quotidien d’un homme qui vit au contact permanent de la mort.

La plupart des enfants rêvent de devenir médecin, enseignant, militaire ou footballeur. Baudoin Yaou, lui, rêvait déjà d’autre chose. « Quand j’étais enfant, lorsqu’il y avait un décès dans le quartier, je faisais tout pour voir le corps », raconte-t-il calmement. Là où certains fuyaient, lui s’approchait. Il observait les visages figés, les mains immobiles, les corps sans vie. Non par fascination morbide, mais par curiosité. Une curiosité qui allait progressivement devenir une vocation. Pourtant, rien ne le destinait officiellement à ce métier. Formé à l’École normale des instituteurs de Djougou en 2009, il emprunte d’abord un autre chemin. Mais très vite, il comprend que sa place n’est pas dans une salle de classe. « Je ne me retrouvais pas dans ce métier. Mon cœur était ailleurs. »

En 2018, il décide alors de suivre son instinct et rejoint la morgue de l’Hôpital de Zone Ordre de Malte de Djougou comme thanatopracteur. Depuis, il partage son quotidien avec ceux qui ont quitté ce monde.

Chaque corps qui franchit les portes de la morgue devient sa responsabilité

Le travail commence dès l’arrivée du défunt. Enregistrement administratif, vérification des informations, constat des éventuelles blessures, toilette mortuaire, soins de conservation, injection de formol et installation dans les chambres froides. Un processus rigoureux où aucune erreur n’est permise. « Un cadavre coûte plus cher qu’un vivant », affirme-t-il. La formule surprend mais traduit la réalité de son métier. Une erreur d’identification, une confusion entre deux corps ou une mauvaise conservation peuvent provoquer des drames humains, des conflits familiaux et même des poursuites judiciaires. « Si tu remets le mauvais corps à une famille, les conséquences peuvent être très graves. C’est pourquoi nous devons être extrêmement vigilants ».

À Djougou, ils ne sont que deux agents à assurer cette mission

Les journées sont imprévisibles. Les nuits aussi. « Souvent, le moment où l’on pense enfin pouvoir se reposer est celui où un nouveau corps arrive. » Les appels surviennent à toute heure. Accidents de circulation, décès à domicile, urgences hospitalières. La mort ne connaît ni week-end ni jour férié.

Son frère, Gilles Eude Yaou, encadreur culturel, en sait quelque chose. « Même pendant ses jours de repos, on peut l’appeler. Au milieu de la nuit, il doit partir. C’est devenu son quotidien. » Cette disponibilité permanente constitue l’un des sacrifices les plus lourds du métier. Mais ce ne sont pas seulement les horaires qui éprouvent les thanatopracteurs.

Certains corps arrivent dans des états extrêmement difficiles

Victimes d’accidents graves, de traumatismes violents ou parfois de longues maladies. « Quand la tête est complètement écrasée ou que le ventre est broyé, ce n’est pas facile. Cela demande beaucoup de travail, beaucoup de patience. » Derrière ces interventions se cachent également des risques souvent ignorés du grand public. Contrairement aux idées reçues, la morgue n’est pas seulement un lieu de silence. C’est aussi un espace où la prudence médicale est indispensable.

Les thanatopracteurs peuvent être exposés à différents agents infectieux présents sur les corps. Certaines maladies transmissibles peuvent subsister après le décès. Les liquides biologiques, les plaies ouvertes ou les manipulations sans protection suffisante représentent des risques réels pour les professionnels. D’où l’importance des équipements de protection individuelle : gants, blouses, masques, lunettes de protection et protocoles stricts d’hygiène. « Il faut être très prudent dans ce métier », insiste Baudoin Yaou.

À cela s’ajoutent les produits chimiques utilisés pour la conservation des corps, notamment le formol. Une exposition prolongée à ces substances peut entraîner des irritations respiratoires, des problèmes cutanés ou d’autres complications de santé si les mesures de sécurité ne sont pas respectées. Mais le risque le plus invisible reste souvent psychologique. Voir la mort chaque jour n’est pas anodin.

Voir des enfants, des jeunes, des victimes d’accidents ou des personnes décédées brutalement peut laisser des traces. « C’est toujours un peu choquant quand ce sont des jeunes qui meurent », reconnaît-il. Pourtant, au fil des années, il a appris à développer une forme de résistance émotionnelle.

« Je dors bien. Même quand je suis de garde à la morgue»

Une capacité d’adaptation que son entourage a parfois eu du mal à comprendre. Pendant longtemps, certains proches ont tenté de le décourager. D’autres allaient encore plus loin. « Beaucoup pensent qu’un thanatopracteur est forcément lié à la sorcellerie », explique son frère. Un préjugé encore répandu dans certaines communautés. « Pourtant, quelqu’un doit bien s’occuper des corps. C’est un travail nécessaire. » Avec le temps, la famille a fini par accepter ce choix atypique.

Aujourd’hui, Gilles Eude Yaou n’hésite même plus à lui donner un coup de main à l’occasion. « C’est devenu normal pour nous. »

Pour Baudoin Yaou, le véritable problème n’est pas le regard des autres mais la méconnaissance du métier. Car, derrière chaque corps conservé à la morgue se trouve une famille qui attend de retrouver son proche dans les meilleures conditions possibles. Derrière chaque intervention se cache un service rendu à la communauté. « Travailler à la morgue, c’est travailler pour la vie », affirme-t-il. Une phrase qui résume toute sa philosophie.

Alors que beaucoup considèrent la morgue comme le royaume de la mort, lui y voit un lieu de dignité, de respect et d’accompagnement. Dans les couloirs froids de l’hôpital de Djougou, là où les pleurs des familles croisent le silence des défunts, Baudoin Yaou poursuit sa mission avec discrétion. Parce qu’au fond, si les morts ne parlent plus, ils ont encore besoin de quelqu’un pour prendre soin d’eux. Et dans l’ombre, loin des regards, il a choisi d’être cet homme-là.

 

Fayçal DRAMANE

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