En Afrique et surtout dans le Sahel, une opinion fortement répandue fait croire que le terrorisme est organisé, financé et entretenu par l’Occident qui travaille pour la déstabilisation des Etats afin de piller leurs ressources et les maintenir dans la pauvreté. Mais dans une déclaration tenue il y a quelques jours face à des responsables politiques, le président burkinabè Ibrahim Traoré déconstruit lui-même cette thèse. Selon lui, ce sont les actes d’injustice sociale et de discrimination qui ont fait le lit à nébuleuse terroriste.
Un narratif de vérité sur le terrorisme. Le chef de l’Etat burkinabè ose crever l’abcès du terrorisme. « Souvent, je me pose la question : est-ce qu’on se demande d’où vient le terrorisme ? Pourquoi le terrorisme ? Tout n’est pas terrorisme. Nous avons contribué, quand je dis « nous », je parle de la société, à ce que cette situation arrive. J’ai marché à travers une partie du Sahel. Je n’ai pas roulé, j’ai marché à pied à travers le Sahel, donc j’ai pris le soin de bien observer ce qu’est le Sahel. Et je ne suis pas sûr que vous l’ayez fait ici. J’ai marché de Gorom, passant par Oursi, allant à Dehou, Tinakof, Tinassal, puis revenant sur Markoï. Cette zone, nous l’avons parcourue. Nous avons vu comment les populations y vivent. Et cela remonte à environ dix ans. Il était prévisible que cette situation arrive ». Il pointe du doigt l’injustice envers les plus vulnérables. « Cela veut dire que c’est nous qui avons créé cette situation, à travers la gouvernance. Il faut que nous nous disions cette vérité. Nous avons tout fait pour abandonner certains peuples, à cause de nos intérêts égoïstes. On ne pense qu’à nous-mêmes. Aujourd’hui encore, on voit des gens mourir ailleurs, pendant qu’à Ouagadougou, on fait la fête. On n’a aucune pitié pour l’autre. J’ai traversé ces zones : j’y ai vu des populations transporter des bidons, marcher des kilomètres pour chercher de l’eau pour les troupeaux. Et les bêtes meurent en cours de route. Il n’y a pas de routes là-bas. Comment un camion pourrait-il même atteindre ces zones, ne serait-ce qu’avec un peu de tourteau pour nourrir les animaux ? Il n’y a rien là-bas », déplore-t-il avant de dénoncer l’inaction des différents responsables politiques. « Qu’avons-nous construit ? Qu’avons-nous fait ? Quels projets de développement avons-nous envoyés là-bas ? Est-ce qu’on s’occupe même de l’herbe, ne serait-ce que de l’eau ? Qu’avons-nous fait de sérieux dans ces zones ?Le territoire de cette partie est hors de contrôle. Qui en est responsable ? C’est nous. Il faut que chacun l’accepte. Nous avons toujours ce slogan : « le pays est pauvre ». Mais vous êtes bien conscients que le pays n’est pas pauvre. C’est parce que nous sommes injustes, profondément injustes entre nous. Les jeunes n’ont rien à faire. Nous avons des terres cultivables, nous avons de l’eau. Comment peut-on ne rien faire pour eux ?J’ai vécu à Djibo avant même le début de la crise. J’ai échangé avec les jeunes de Djibo. La seule route, Kongoussi–Djibo, est devenue impraticable. Les camions ne viennent plus.Les ponts datent des années 1950. Et les camions tombaient. Donc les transporteurs ont décidé de ne plus venir. Ils produisent en allant vers Nassoumbou, vers Bouroum. Ils produisent de la tomate, beaucoup de choses, mais tout pourrit. Ils n’arrivent pas à vendre. Le marché du bétail est bloqué. De Djibo à Pétégoli, les éleveurs restent avec leurs animaux sans pouvoir vendre. Mais que voulez-vous que fassent les jeunes ? J’ai écrit un rapport à l’époque pour qu’on puisse réparer cette route. La guerre n’existait pas encore. Personne ne viendra me dire le contraire », recadre le leader burkinabè.
Sans langue de bois
Il accuse les cadres et l’élite dirigeante qui ont oublié les masses populaires. « Nous sommes responsables du malheur qui nous arrive. Si nous ne changeons pas notre manière d’être, ne croyez pas que nous allons continuer à vivre tranquillement dans ces salles climatisées pendant que d’autres souffrent. Non. D’autres ne peuvent pas souffrir pendant que certains vivent dans un luxe insultant. Nous avons été prévenus, mais nous n’avons pas voulu écouter. Toute cette vie de fête dans les villes peut s’arrêter du jour au lendemain si nous ne changeons pas. Je sais que personne ne vous parle ainsi, mais je vous le dis franchement aujourd’hui. Chacun pourra choisir ce qu’il veut pour le Burkina.Je ne suis pas politicien. Je n’ai pas de langue de bois. Je suis militaire, et je préfère dire la vérité ». Sa conclusion est sans appel : « Nous sommes responsables de ce qui nous arrive. Et nous serons responsables de ce qui viendra.Tout dépendra de nos comportements futurs. Chacun doit donner le meilleur de lui-même ».
M.M








