À l’heure où Romuald Wadagni accède au pouvoir, la presse béninoise traverse une érosion lente de sa vitalité. Entre contraintes diffuses du pouvoir et fragilités internes du secteur, le moment exige une refondation. Pour « Le Curé de la conscience », seule une co-responsabilité assumée permettra de sortir d’une condition d’orphelinat structurel.
- Un affaiblissement cumulatif, non un effondrement brutal
Il est des séquences historiques où les sociétés, sans toujours en avoir une conscience immédiatement explicite, se trouvent convoquées à un examen de vérité portant non seulement sur leurs institutions visibles, mais plus profondément sur les régimes implicites de légitimité qui gouvernent la circulation de la parole. La situation contemporaine de la presse béninoise relève indéniablement de ces moments critiques où se noue, dans une tension à la fois diffuse et structurante, la question du rapport entre pouvoir, vérité et responsabilité.
Ce qui frappe d’emblée, dans l’analyse de cette conjoncture, n’est pas tant l’existence d’une crise — toute formation démocratique étant, par essence, travaillée par des contradictions internes — que la nature singulièrement cumulative des facteurs qui concourent à l’affaiblissement du champ médiatique. Autrement dit, nous ne sommes pas en présence d’un effondrement brutal, mais d’un processus d’érosion lente, presque insidieuse, dont les effets agrégés produisent une altération sensible de la vitalité de l’espace public.
- L’ère Wadagni : une séquence potentiellement fondatrice
L’accession au pouvoir de Romuald WADAGNI intervient précisément dans ce moment charnière, où l’héritage d’une tradition pluraliste issue des grandes recompositions politiques du tournant des années 1990 se trouve confronté à une exigence nouvelle de reconfiguration. Cette situation confère à la séquence actuelle une densité particulière : elle n’est pas simplement transitionnelle, elle est potentiellement fondatrice.
Encore faut-il, pour en saisir les enjeux, consentir à une opération intellectuelle exigeante : celle qui consiste à dépasser les imputations unilatérales pour reconnaître la structure duale — sinon dialectique — des responsabilités en cause. Car la précarité, pour ne pas dire la déliquescence relative, de certains segments du paysage médiatique béninois procède d’une coproduction implicite entre, d’une part, le pouvoir politique et, d’autre part, les professionnels des médias eux-mêmes.
- Gouvernementalité indirecte et fragilités internes
Du côté du pouvoir, la critique ne saurait se réduire à la dénonciation simpliste d’une volonté autoritaire explicite. Elle doit plutôt s’orienter vers l’analyse d’un dispositif diffus de contraintes, où l’articulation entre régulation administrative, pression fiscale, incertitude juridique et gestion discrétionnaire des ressources publiques finit par produire un environnement structurellement dissuasif. Dans un tel contexte, la liberté formelle subsiste, mais sa traduction effective se trouve entravée par un faisceau de conditions qui en limitent l’exercice concret. Ainsi se met en place une forme de gouvernementalité indirecte de la parole, d’autant plus efficace qu’elle demeure rarement explicitée.
Mais cette lecture resterait incomplète — et, en un sens, intellectuellement malhonnête — si elle n’intégrait pas la part de responsabilité propre aux acteurs médiatiques. Car il faut le dire sans détour : une fraction non négligeable de la profession s’est elle-même inscrite dans des logiques de fragilisation. La dépendance à l’égard de financements occultes ou politiquement orientés, la faiblesse des structures de gestion, l’insuffisance de l’investissement dans la formation continue, ainsi que certaines dérives éthiques — allant de la diffusion d’informations non vérifiées à l’instrumentalisation partisane — ont contribué à miner la crédibilité du secteur. En d’autres termes, la vulnérabilité de la presse n’est pas seulement subie ; elle est aussi, en partie, produite de l’intérieur.
- Numérique, économie précaire et fragmentation
À cette double causalité principale viennent s’agréger des facteurs secondaires, dont l’effet cumulatif mérite une attention particulière. Il y a, d’abord, la transformation rapide des écosystèmes informationnels sous l’effet du numérique, qui déstabilise des modèles économiques déjà fragiles en introduisant une concurrence diffuse et souvent déloyale des plateformes globales. Il y a ensuite la faiblesse de la culture de consommation de l’information payante, qui prive les médias de ressources propres et renforce leur dépendance. Il y a encore l’insuffisance de la formation spécialisée, notamment en journalisme d’investigation et en traitement des données, qui limite la capacité des rédactions à produire une information à haute valeur ajoutée. Enfin, il faut mentionner la fragmentation du corps professionnel, où les logiques concurrentielles prennent souvent le pas sur les dynamiques de solidarité corporative.
Dans ce contexte, la célébration rituelle des principes de liberté de la presse, notamment à l’occasion des grandes journées internationales, risque de se muer en exercice performatif déconnecté des réalités empiriques. Car il ne suffit pas de proclamer la liberté pour qu’elle advienne ; encore faut-il en garantir les conditions matérielles, institutionnelles et éthiques.
- Quatre registres pour une refondation
Dès lors, la question décisive devient la suivante : comment transformer cette configuration de crise en opportunité de refondation ? La réponse, pour être pertinente, doit se situer à l’intersection de plusieurs registres.
Le premier est celui du dialogue. Non pas un dialogue de convenance, mais une délibération substantielle, impliquant l’ensemble des parties prenantes — autorités publiques, régulateurs, promoteurs de médias, journalistes, société civile — dans une dynamique de co-construction normative. Un tel processus supposerait une reconnaissance réciproque des responsabilités et une volonté sincère de dépasser les postures défensives.
Le deuxième registre est celui de la reconstruction juridique. Il s’agit de repenser le cadre normatif de manière à garantir une protection effective des libertés tout en assurant un niveau d’exigence élevé en matière de responsabilité professionnelle. Cette dialectique entre liberté et responsabilité ne peut être résolue ni par la dérégulation totale ni par la sur-régulation, mais par un équilibre fin, fondé sur la prévisibilité et la transparence des règles.
Le troisième registre concerne l’économie des médias. Il apparaît indispensable de concevoir des mécanismes de soutien qui, tout en étant adossés à la puissance publique, échappent à toute instrumentalisation politique. La mise en place d’un fonds indépendant, orienté vers l’innovation, la formation et le journalisme de qualité, pourrait constituer une réponse appropriée, à condition d’être rigoureusement encadrée.
Le quatrième registre, enfin, relève d’une transformation interne de la profession. Il ne saurait y avoir de renaissance durable sans une réaffirmation des principes déontologiques, une montée en compétence généralisée et une capacité à s’adapter aux mutations technologiques. La crédibilité ne se décrète pas ; elle se construit patiemment, par la rigueur, la constance et l’exigence.
- Le choix du nouveau pouvoir : contrôle ou confiance ?
Dans cette perspective, le nouveau pouvoir se trouve face à une alternative stratégique : soit reconduire, sous des formes aménagées, les logiques de contrôle et de méfiance qui ont contribué à l’affaiblissement du secteur ; soit engager une rupture véritable, fondée sur la confiance, la transparence et la responsabilisation. Le choix opéré aura des implications bien au-delà du seul champ médiatique : il conditionnera la qualité du contrat social dans son ensemble.
Car, en définitive, la presse n’est pas un simple secteur parmi d’autres. Elle constitue l’un des dispositifs essentiels par lesquels une société se rend intelligible à elle-même. Là où elle est affaiblie, c’est la capacité collective à produire du sens qui se trouve compromise. Là où elle est renforcée, c’est l’ensemble du système démocratique qui gagne en densité et en résilience.
Ainsi, la séquence qui s’ouvre pourrait être l’occasion d’une reconfiguration vertueuse, à condition que les deux pôles de responsabilité — pouvoir politique et professionnels des médias — acceptent de se départir de leurs logiques respectives de domination et de dépendance. Il s’agit, en somme, de substituer à une relation asymétrique et souvent conflictuelle une dynamique de co-responsabilité éclairée.
C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que la presse béninoise pourra sortir de ce que l’on pourrait qualifier, sans excès rhétorique, de condition d’orphelinat structurel pour retrouver sa vocation première : être, non pas l’écho docile du pouvoir ni le relais de stratégies particulières, mais le lieu d’une parole libre, informée et responsable.
Et peut-être alors le Bénin pourra-t-il renouer avec cette promesse qui, au-delà des contingences historiques, demeure au cœur de toute démocratie authentique : celle d’un espace public où la vérité, toujours imparfaite mais sans cesse recherchée, circule sans entrave majeure, permettant aux citoyens de ne pas seulement vivre ensemble, mais de se comprendre et, éventuellement, de se transformer collectivement.
Ce 24 avril 2026
Le Curé de la conscience
