Entre la tranquillité et le calme de Bassirou Diomaye Faye d’un côté et de l’autre le leadership et le charisme populiste de Ousmane Sonko, le Sénégal connaît, depuis quelques mois, un malaise sans précédent entre les deux plus hautes personnalités du pays. Il y a crise au sommet de l’Etat au regard des derniers évènements et le fossé se creuse davantage entre les deux personnalités autrefois, amis, alliés politique et confidents. Les élections de 2029 seraient en ligne de mire.
Depuis le gigantesque meeting du 8 novembre 2025 tenu sur l’esplanade du stade Léopold Sédar Senghor, la lune de miel s’est transformée en lune de fuel entre le Chef de l’Etat Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko. Les fractures internes de l’exécutif jusque-là cachées ou contenues, apparaissent ainsi au grand jour. Deux styles s’affrontent à travers ces deux personnalités : Faye qui milite pour une gouvernance apaisée, institutionnelle et basée sur la stabilité, et Sonko, plus fougueux, veut utiliser son leadership pour organiser le pouvoir autour de son parti le Pastef.
Tout est parti de la volonté de Faye à travers une lettre d’information en date du 11 novembre 2025 de remplacer Madame Aïssatou Mbodj par Madame Aminata Touré à la tête de la ‘’Coalition Diomaye Président’’. Ce choix serait motivé par la recherche de l’efficience opérationnelle, mais surtout par la restructuration de ce regroupement politique, qui a rassemblé plusieurs partis et personnalités politiques dans le cadre de la présidentielle de mars 2024, et devra déboucher sur une coalition plus forte au service de la vulgarisation de l’action gouvernementale. Pour ne pas dire une machine au service de sa réélection à la tête du Sénégal.
En réponse du berger à la bergère, dans un communiqué en date du 11 novembre 2025, Sonko estime que la ‘’Coalition Diomaye Président’’ a atteint son objectif électoral en faisant élire Faye comme Président de la République du Sénégal et sa mission est ainsi terminée. Il conteste qu’elle n’a jamais eu Bassirou Diomaye Faye comme Président, mais plutôt comme candidat. Au terme d’un processus inclusif, des textes seraient en attente de validation par la Conférence des leaders afin de transformer la Coalition Diomaye Président en une nouvelle coalition dénommée Alliance Patriotique pour le Travail et l’Ethique (APTE) sous la présidence de Madame Aïssatou Mbodj.
Dans ce désaveu public de son Premier Ministre, le Président Faye a le soutien, quoique encore discret, de quelques personnalités politiques et ministres du gouvernement, notamment Abdourahmane Diouf, Ministre de l’Environnement qui a appelé à faire bloc autour du Chef de l’Etat contre Sonko. D’autres leaders et militants du Pastef et de l’opposition ont également apporté leur soutien au Président Bassirou Diomaye Faye dans cette guéguerre avec son Premier Ministre.
Un calme précaire annonciateur de gros orages à l’horizon caractérise désormais la cohésion gouvernementale et surtout cette cohabitation difficile entre deux personnalités au tempérament différent.
Un précédent historique
La tension qui règne actuellement entre Le Président de la République Bassirou Diomaye Faye et son Premier Ministre Ousmane Sonko, n’est pas sans rappeler la discorde née en 1962 entre le Président de la République Léopold Sédar Senghor et le Président du Conseil (équivalent aujourd’hui de Premier Ministre) Mamadou Dia. Une querelle d’égo alimentée par les courtisans des deux camps est née des pouvoirs exorbitants du Président du Conseil faisant de lui le plénipotentiaire du Sénégal au plan international.
La goutte d’eau qui fera déborder le vase, restera le discours de Mamadou Dia en 1962 lors d’un colloque international qui s’est déroulé à Dakar qui prenait complètement le contre-pied des idées défendues en son temps par Senghor. Ce discours à connotation souverainiste de Dia, vexera également la France qui le percevait déjà comme un opposant aux intérêts de la mère patrie.
Le Président Senghor saisira ses amis députés aux fins de voter une motion de censure contre le gouvernement dirigé par Mamadou Dia. Ce dernier saisira, à son tour, la Chambre des députés afin de bloquer ce vote en réquisitionnant les gendarmes pour empêcher les députés d’y accéder. Senghor qualifiera cela de « coup d’Etat » et la motion sera finalement votée au domicile de Lamine Gueye, Président de l’Assemblée Nationale de l’époque.
Dès le lendemain, Mamadou Dia sera arrêté et présenté devant la Haute Cour de justice en janvier 1963 en compagnie de ses amis. Il sera condamné à la perpétuité tandis que ses compagnons seront condamnés à 20 ans de prison. Tous ces évènements se sont déroulés en 48 heures entre le 17 et le 18 décembre 1963. Ils seront finalement libérés en 1974 puis amnistiés en 1976 par Senghor.
Avec ce clash entre ses deux plus hautes personnalités, le Sénégal venait de connaitre l’une de ses plus grandes crises politiques avant qu’une révision constitutionnelle ne vienne mettre un terme à ce bicéphalisme au sommet de l’Etat.
Si en 1962 il s’agissait d’un conflit de compétences entre le Président de la République Léopold Sédar Senghor et le Président du Conseil Mamadou Dia, cinquante-trois ans plus tard, il s’agit d’une crise de leadership entre le Chef de l’Etat Bassirou Diomaye Faye et son Premier Ministre Ousmane Sonko.
2029 en ligne de mire
Après son départ en congé de façon unilatérale à la suite de la brouille politique avec Faye, Ousmane Sonko voit ses pouvoirs de Premier Ministre réorganisés et renforcés.
Le Président de la République du Sénégal a posé un acte politique fort sur la base d’une vision claire énoncée depuis son élection. A savoir, un exécutif fort mais partagé et dans lequel le Premier Ministre exerce pleinement ses responsabilités.
Tous ceux qui espéraient voir le Président Faye concentrer tous les leviers du pouvoir exécutif, surtout après ses démêlées politiques avec son Premier Ministre, ont compris qu’il reste fidèle à sa logique d’équilibre et de répartition des pouvoirs parce que convaincu que l’efficacité d’un Etat ne dépend pas d’un seul homme mais de la force collective de ses institutions.
Par contre, les partisans de Sonko estiment pour leur part que les pouvoirs du Premier Ministre n’ont pas été renforcés. Pour eux, le décret acte juste une réorganisation des services de la primature telle que proposée par le Premier Ministre pour plus d’efficacité et de réactivité.
Alors qu’il y a un an et demi, Bassirou Diomaye Faye qui venait d’être élu à la tête du pays, invitait son Premier Ministre, ami et complice, à lorgner du côté du fauteuil présidentiel, à la date d’aujourd’hui ce n’est plus évident que cette invite tienne toujours. En effet, beaucoup d’eau a coulé sous le pont depuis la dernière passe d’arme entre Faye et Sonko. Et les stratégies pour la mainmise de Faye sur la Coalition Diomaye Président avec le remplacement de Aïssatou Mbodj, proche de Sonko, par Aminata Touré, n’est pas étranger à la bataille de 2029 qui s’annonce palpitante.
Cela devient encore plus intéressant que Ousmane Sonko qui était frappé d’inéligibilité parce que condamné à six mois de prison avec sursis pour diffamation envers l’ancien ministre du tourisme Mame Mbaye Niang, n’est désormais plus frappé d’incapacité ou d’interdiction d’être électeur ou de se présenter à une élection. En effet, ce nouveau statut du Premier Ministre trouve sa base légale dans la loi d’amnistie qui visait à pacifier le climat socio-politique au Sénégal après plusieurs années de tension et de violence et qui a été adoptée en 2024. Cette loi qui a un effet général et rétroactif, a effacé toutes les condamnations dans la période prononcée pour des faits à caractère politique ou commis par voie de presse et de diffusion publique. Cette disposition repose sur un principe ancien du droit pénal sénégalais, hérité du droit français : l’amnistie efface la condamnation ainsi que toutes ses conséquences notamment les déchéances et interdictions électorales. Donc Sonko pourrait se porter candidat à l’élection présidentielle de 2029 car sa condamnation pour diffamation, qui avait conduit à sa radiation de la liste électorale, n’existe plus sur le plan du droit.
Toutefois, le très populaire et populiste Ousmane Sonko se montre très prudent en accrochant une seconde corde à son arc en demandant la révision de sa condamnation définitive.
La demande de révision initiée fin 2025 est une démarche inédite au Sénégal qui vise à rétablir la vérité sur le rapport du Prodac (Programme national des domaines agricoles communautaires) sur la base d’un nouveau rapport de l’inspection générale des finances qui soutient qu’il n’y a pas eu diffamation, et à annuler une condamnation lourde de conséquences politiques.
Les candidatures de Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye pour la prochaine élection présidentielle ne sont pas à exclure. Mais il paraît évident que d’ici 2029, plusieurs bouleversements politiques pourraient encore intervenir. Sans oublier que l’opposition sénégalaise dynamitée par le jeune duo à l’issue de la présidentielle de mars 2024 et des législatives anticipées du 17 novembre 2024 peine à se réorganiser.
Mais en attendant 2029, le duo doit faire face à un endettement record en Afrique qui menace l’économie du pays et le mandat des réformateurs. Cette dette héritée de la gouvernance de Macky Sall, qui représente 132% du PIB, et qui aurait été cachée par l’ancien régime risque de s’inviter lors de la prochaine présidentielle malgré la popularité et l’état de grâce dont jouit le duo Diomaye-Sonko.
Aziz KOTO CHABI (Journaliste et Analyste Politique
