– La famille encore sous le choc de la disparition du jeune béninois
« Ils l’ont envoyé à l’abattoir…Il n’a pas fait trois mois de formation » déplore son jeune frère
Trois béninois sont tombés au front en Ukraine en combattant dans l’armée russe, selon le rapport intitulé “Le commerce du désespoir“. Parmi ceux-ci, Omanda Abane Eric, fils aîné de l’imam Abdel Madjid Tairou, figure religieuse du département de l’Ouémé au sud du Bénin. Rencontrée ce jeudi, 22 octobre 2026, la famille d’Omanda Abane Eric, sous le choc, revient difficilement sur les faits. Enquête exclusive de Matin Libre !
A Agbokou (Porto-Novo), dans un logis isolé, l’ambiance n’est plus la même au sein de la famille d’Omanda Abane Eric. Le temps s’est arrêté visiblement tant le silence reste épais et les regards plongés dans de vieux souvenirs qui, loin de réconforter, font jaillir de chaudes larmes sur les joues. Le pilier de la famille est tombé, les armes à la main, en combattant au sein des forces armées russes. Omanda Abane Eric, jeune béninois, est tué au combat, loin de son pays d’origine. Il laisse derrière lui, une jeune femme mais aucun enfant.

Grâce à un post sur facebook annonçant une prière en son intention à Attakê à Porto-Novo, la rédaction de Matin Libre a pu remonter des pistes jusqu’à la famille biologique d’Omanda Abane Eric.
Imam Abdel Madjid Tairou, père du disparu, nous accueille en début d’après-midi du 22 octobre 2026. Dès que la porte s’ouvre, nous découvrons une maison calme, une télévision que personne ne souhaite allumer, du confort qui repousse et surtout une famille, encore sous le choc. Obsédé par les faits, le leader religieux essaie vainement de dissimuler son chagrin quand nous évoquions le nom de son fils ainé, disparu. Des yeux presque larmoyants et un regard suspendu, il fit appel à son deuxième fils, Moussedick Tairou. Les autres membres de la famille prirent congés de nous, ne voulant visiblement plus revivre ce récit tragique.
« Abane était en Russie pour ses études mais pas pour entrer dans l’armée et aller en guerre. Il ne m’a pas consulté avant d’intégrer l’armée russe » confie difficilement, son père. Et ce sera tout ! Il n’eut plus la force nécessaire de poursuivre les échanges.
Selon les confidences de Moussedick Tairou, jeune frère du défunt, Omanda Abane Eric est né au Gabon au moment où leur géniteur y menait ses activités. « Nous avions vécu ensemble depuis notre bas âge…Ce n’est pas facile pour nous…Parce que même le plus petit enfant de notre maison souffre de son absence » confie-t-il. Pour ce dernier, Abane Eric était plus qu’un frère, il était comme un père. « Abane, c’est un frère comme un père. Quand je dis un frère comme un père, c’est qu’il a la capacité d’endosser le rôle du père. C’est un frère, franchement, c’est triste. Il y a quelques jours, j’ai mon petit frère qui est au Niger actuellement, il est en route pour le Benin. Il a un petit souci là-bas. Mais j’ai fait une course pour lui, mais je faisais la course en pensant à Abane, en me mettant à sa place. Il est spécial, franchement. C’est comme si on arrachait un pilier à la famille. Non, ce n’est pas comme si ça a été arraché. Ça a été vraiment arraché. Il n’a pas d’enfants, malheureusement, mais il a une femme qui est au Koweit actuellement » témoigne Moussédick Tairou.
Les dessous de son intégration dans l’armée russe…
Si pour toute la famille, Omanda Abane Eric poursuivait ses études en Russie, elle ignorait surtout à quel moment celui-ci a pris la décision de s’engager dans l’armée russe. « Au fait, quand il a intégré l’armée, il ne nous avait pas informés, ni papa, ni moi, ni les autres frères. Il a signé déjà avant de nous informer, parce qu’il savait peut-être qu’on allait refuser. Et il m’a dit, moi, personnellement, je ne sais pas s’il l’a dit à papa, qu’il a été recruté en tant que réserviste. Et quand on parle de réserviste, je ne vous expliquerai pas des mots, mais je vous raconte intégralement ce qu’il m’a dit. C’est que d’ici un an, il n’est pas censé aller au front. Parce qu’il doit suivre au moins un an de formation. Il n’a même pas fait trois mois de formation, et on l’a envoyé au front. C’est l’envoyer à l’abattoir. Ce n’est pas un militaire à la base, et on le prend trois mois après, puis on l’envoie au front », déplore le jeune frère d’Abane qui n’a pu retenir ses larmes. Pour lui, son frère ainé a été sacrifié tel un individu sans valeur.
Pas de notification officielle à la famille…
Comment la famille a-t-elle été informée de la mort du jeune Abane Eric ? A cette question, Moussedick nous apprend qu’aucune notification officielle de sa mort n’a été faite à la famille. « Au début, il nous appelait, il m’appelait régulièrement, il appelait papa. Quand il veut aller au front, il dit “pour telle période, vous n’allez plus avoir de nouvelles“. Et quand il part, au plus un mois ou cinq semaines plus tard, il nous rappelait. Mais cette fois-ci, ça fait deux mois, trois mois, des mois. Alors je me suis dit : Abane ne fonctionne pas comme ça. Il ne joue pas avec sa famille. On a commencé à avoir des inquiétudes, des questions par-ci, par-là » raconte-t-il. Un cousin qui, venait d’arriver en Russie avec le soutien d’Abane, était alors contacté pour prendre des nouvelles. « Donc c’est lui qui s’est rapproché des amis d’Abane là-bas et surtout de ses frères d’armes avec qui il était au front…Donc, c’est par le biais de ceux-là, sans preuves, mais avec ce qu’ils essaient d’observer, ils pensent que non, il n’est plus », précise Moussedick Tairou.
Indemnisation : “C’est comme si nous leur avons vendu un enfant“
Dès l’annonce de la disparition de son frère ainé, Moussédick confie avoir mené des démarches notamment en se rendant à l’Ambassade de la Russie au Bénin et au Ministère des Affaires étrangères. « L’ambassade m’a dit, puisque c’est moi qui suis allé là-bas, l’ambassadeur me disait qu’ils vont nous donner une suite. Mais ce ne serait pas une suite vraiment rapide. Que ça va prendre du temps, mais ça viendra. Donc après les recherches, on nous a dit qu’on ne devrait pas aller à l’ambassade, mais plutôt au ministère des Affaires étrangères. Donc une fois là-bas, ce sont eux qui ont mené quelques démarches et autres. Mais avant ça, je pense que l’ambassadeur du Bénin près de la Russie a appelé papa, pour prendre quelques informations. De là, on nous a donné un formulaire d’indemnisation. Donc le formulaire, je l’ai étudié malgré mon niveau d’étude. J’ai vu que c’est extrêmement compliqué…j’ai vu qu’on aurait besoin d’un avocat en Russie là-bas. On aurait besoin d’une légalisation dans un commissariat en Russie. Tellement de choses qui ne ressortent pas de notre territoire ici. Donc c’est extrêmement compliqué. Et dans les explications que j’ai vues, on me fait savoir que s’il y a un défaut d’information qui n’est pas conforme avec ce que le défunt a laissé là-bas, que le dossier serait rejeté et qu’il serait sans appel…Malgré nos efforts, on n’a pas eu de suite. Et pire encore, quand vous lisez le formulaire d’indemnisation… Excusez-moi le terme, mais c’est comme si on les a vendus un enfant…La première fois que j’ai lu ça, j’ai été vraiment déçu. Ce n’est pas qu’on souffre du manque d’argent, mais on souffre de l’absence de notre frère » déplore le jeune frère de l’un des trois béninois tués en Ukraine en combattant dans l’armée russe.
Selon le rapport du Collectif All Eyes on Wagner, intitulé le commerce du désespoir“, 15 béninois font partie des 1417 africains provenant de 35 pays, enrôlés dans l’armée russe entre janvier 2023 et septembre 2025. Le rapport renseigne également que 316 africains sont tués au combat en Ukraine dont 03 béninois en combattant dans l’armée russe. Des pays africains haussent déjà le ton. Quant à la famille d’Omanda Abane Eric, elle fait face à la dure réalité, celle d’un fils parti étudier en Russie mais qui ne rentrera plus jamais en famille, auprès des siens !
M.M


