Distingué par la CEDEAO pour son engagement historique en faveur de la GIRE, le Partenariat Mondial de l’Eau en Afrique de l’Ouest (GWP-AO) célèbre une reconnaissance collective tout en jetant un regard lucide sur l’avenir. Dans cet entretien sans détour, son secrétaire exécutif décrypte le goulot d’étranglement du financement des infrastructures, alerte sur le coût de l’immobilisme politique et appelle à un changement radical de paradigme face au défi climatique et au chômage des jeunes.

La CEDEAO a publiquement salué l’engagement du GWP-AO en lui décernant un trophée lors du 1er Forum régional historique de l’eau à Abidjan. Quel est votre sentiment face à cette reconnaissance publique ?

C’est une immense satisfaction. C’est la reconnaissance d’un travail de longue haleine mené depuis 1996, tant au niveau de la sous-région que sur le plan mondial. Ce prix est un formidable encouragement pour nos équipes. Je pense particulièrement à celle que je dirige à Ouagadougou, mais aussi et surtout aux Partenariats Nationaux de l’Eau (PNE). Ce sont nos relais dans les pays qui abattent un travail excellent.

Il ne faut pas oublier que le GWP-AO n’est pas une administration centralisée ; c’est un réseau vivant qui agit au plus près des réalités de l’Afrique de l’Ouest. Ce trophée est l’occasion de rendre un hommage mérité à tous ceux qui portent la GIRE (Gestion Intégrée des Ressources en Eau) dans la sous-région depuis la déclaration de Ouagadougou. Si nous sommes honorés aujourd’hui, c’est grâce aux actions continues et cumulatives d’hommes et de femmes engagés depuis des années. Ce prix leur revient de droit. Je ne le vois pas comme le prix de l’équipe actuelle, mais je le dédie à tous ceux qui ont bâti cette institution depuis sa création, y compris ceux qui nous ont malheureusement quittés.

Au-delà du trophée, en quoi ce geste de la CEDEAO valide-t-il la vision et le positionnement que le GWP-AO adopte depuis des années aux côtés des États, de la société civile et des médias spécialisés ?

La CEDEAO est un partenaire historique et de premier plan dans la sous-région. Nous collaborons activement au sein d’un groupe de travail sur la GIRE qui associe le GWP-AO, la CEDEAO, l’UEMOA et le CILSS. À cela s’ajoutent les États, les ministères, les services nationaux en charge des ressources en eau, et les Partenariats nationaux. Rappelons que la gestion de l’eau dépasse le cadre des seuls ministères de tutelle : elle implique directement le secteur agricole et les autres grands usagers de la ressource.

C’est précisément cette synergie d’acteurs que la CEDEAO a voulu saluer. Au-delà des études stratégiques et des approches institutionnelles dites « soft », il y a eu un travail de terrain crucial. Les projets concrets que nous avons déployés ont véritablement transformé le quotidien des populations. Les évaluations présentées au premier jour du Forum d’Abidjan démontrent que les pays d’Afrique de l’Ouest disposent désormais d’acquis politiques, juridiques et institutionnels solides qui intègrent pleinement la GIRE.

Malgré ces avancées, quels sont les principaux obstacles qui freinent encore l’application concrète de la GIRE ?

Le chemin reste long et les défis sont majeurs. Aujourd’hui, le principal goulot d’étranglement est le financement. Les projets existent, les idées sont claires et les acteurs savent parfaitement rédiger des documents de projet bancables. Le vrai problème est de savoir où trouver les fonds.

Les circuits de financement traditionnels ne sont plus adaptés. Jusqu’à présent, la GIRE reposait quasi exclusivement sur les partenaires au développement. Le secteur public a trop longtemps déserté le financement de l’eau, tout comme d’autres mécanismes financiers qui commencent à peine à émerger. L’avenir réside indéniablement dans les financements innovants. Si l’on prend l’exemple des organismes de bassins versants, ils ont des projets de barrages hydroélectriques structurellement rentables.

Justement, pourquoi les États traînent-ils les pieds pour réaliser ces grandes infrastructures pourtant indispensables au développement socio-économique ?

Il devient urgent de démontrer aux décideurs politiques le coût de l’inaction. Si l’on calculait aujourd’hui le manque à gagner causé par les barrages hydroélectriques qui auraient dû être construits il y a vingt ans, on réaliserait que l’immobilisme coûte bien plus cher que n’importe quel emprunt, même commercial.

C’est le grand paradoxe de nos pays. Nous disposons de sites de barrages exceptionnels et hautement rentables, offrant une énergie bien plus économique que la thermique. Pourtant, face au coût global de l’ouvrage et à la peur de l’endettement, les dirigeants hésitent et préfèrent investir dans d’autres secteurs jugés prioritaires. Parallèlement, les investisseurs privés cherchent un retour sur investissement rapide. Si les États ne changent pas radicalement de paradigme, nous nous retrouverons dans cinq ou six ans pour faire le même bilan critique, en ressassant les mêmes problèmes.

En dehors du financement, quels sont les autres défis majeurs à surmonter ?

Le changement climatique bouleverse totalement les schémas préétablis. Un schéma directeur ou un plan d’aménagement conçu il y a cinq ou dix ans perd toute sa pertinence face à l’instabilité actuelle du climat. Nous subissons désormais des phénomènes extrêmes : des pluies d’une intensité inédite depuis un siècle, des sécheresses records et des vagues de chaleur exceptionnelles.

Ces dérèglements frappent de plein fouet la gestion des ressources en eau. La sécheresse engendre un déficit immédiat, tandis que l’inondation apporte un surplus d’eau destructeur là où on n’en a pas besoin. Le changement climatique s’ajoute donc au défi financier. Ce sont les deux urgences absolues que nous devons traiter de front.

Le thème central de ce forum à Abidjan est « Valoriser l’eau pour transformer l’Afrique de l’Ouest ». Concrètement, comment cette valorisation peut-elle accélérer la transformation de la région ?

La transformation passera obligatoirement par la valorisation du secteur agricole. L’Afrique de l’Ouest possède un atout majeur : sa jeunesse. Dans nos pays, 70 % de la population a moins de 35 ans. Si nous ne créons pas d’emplois pour ces jeunes, nous serons confrontés à une véritable bombe sociale.

Or, le secteur agricole reste le plus grand pourvoyeur potentiel d’emplois. Nous avons l’eau, nous avons les terres, mais nous manquons cruellement d’aménagements et de maîtrise des chaînes de valeur. Il ne suffit pas d’aménager et de cultiver ; il faut être capable de transporter, de conserver et de commercialiser la production. Si cette chaîne de valeur reste défaillante, l’agriculture n’attirera pas les jeunes, car ils aspirent légitimement au bien-être.

Il faut moderniser le milieu rural. Si un jeune paysan peut trouver dans sa localité de l’électricité, de l’eau potable, des soins de santé adéquats et une éducation de qualité pour ses enfants, il n’aura aucune raison de partir. Un investissement massif dans ce secteur permettra de régler une grande partie du chômage des jeunes et de créer de la richesse en milieu rural, évitant ainsi la fracture entre des pôles urbains surchargés et des campagnes abandonnées.

Comment le GWP-AO compte-t-il peser pour pousser les États et les organismes de bassin à accélérer la cadence ?

Ces priorités sont au cœur de la nouvelle stratégie globale 2026-2030 du GWP. La question du financement et de l’investissement y occupe une place centrale. Notre rôle, tant à l’échelle régionale que nationale, est d’accompagner les décideurs étatiques par le biais d’un plaidoyer rigoureux et de propositions concrètes. Nous devons les convaincre d’investir massivement dans l’eau, car sans conviction politique, les choix stratégiques ne se feront pas.

Enfin, nous veillons à intégrer une dimension transversale trop souvent occultée dans les plans de développement : l’inclusion des jeunes et des femmes, qui sont pourtant des piliers de la GIRE. On ne peut pas développer une nation en s’appuyant uniquement sur une minorité d’adultes et de personnes âgées, alors que la jeunesse représente la majorité démographique. L’implication active des jeunes est la condition sine qua non de notre développement durable.

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