Matin Libre retrouve une fois de plus l’auteur Mouftaou Badarou qui vient de publier le sixième numéro de sa série d’espionnage. La conspiration des anges est un thriller qui plonge le lecteur au cœur des visées expansionnistes de Boko Haram. Entre fiction, enquête documentaire et géopolitique, Mouftaou Badarou dévoile, dans cet entretien, les coulisses de son nouveau roman, explique sa méthode de travail et affiche une ambition assumée : offrir à l’Afrique son grand héros de roman d’espionnage à travers le personnage de Jimmy Boris.

Monsieur Badarou, j’imagine qu’un roman aussi dense et aussi dramatique que celui-ci ne se rédige pas d’une traite en quelques jours. Vous donnez tant de détails sur la vie dans le camp de Boko Haram et sur son emplacement. Quelles ont été vos sources ?

Je crois qu’un roman d’espionnage ne peut convaincre son lecteur que s’il repose sur une documentation fiable. Avant d’écrire la première ligne de La conspiration des anges, j’ai consacré plusieurs mois à consulter des rapports des Nations unies, des études de chercheurs spécialisés sur Boko Haram, des enquêtes journalistiques, des témoignages d’anciens otages ainsi que des analyses produites par des centres de recherche sur le terrorisme au Sahel.                                                                                                 Je me suis également intéressé aux réalités géographiques de la région du lac Tchad, aux modes de vie des populations locales, aux itinéraires empruntés par les groupes armés et aux méthodes de recrutement de Boko Haram. Bien entendu, les lieux précis, certaines situations et plusieurs personnages relèvent de la fiction. C’est le privilège du romancier. Mais je tenais à ce que chaque scène paraisse crédible. Mon objectif est que le lecteur ait parfois l’impression de lire un reportage autant qu’un roman.

Passons maintenant à une question géopolitique. Votre roman décrit une menace qui dépasse largement le Nigeria et le Bénin. Pensez-vous que les États d’Afrique de l’Ouest aient aujourd’hui pleinement pris la mesure du danger ?

Le terrorisme sahélien n’est plus un problème national ; c’est devenu un défi régional, voire continental. Les frontières héritées de la colonisation sont extrêmement poreuses, alors que les groupes terroristes, eux, circulent avec une facilité déconcertante. Ils exploitent les rivalités politiques, les trafics, la faiblesse de certaines administrations et parfois le sentiment d’abandon de populations vivant dans les zones frontalières.                                                      Le Bénin, le Togo, le Ghana ou encore la Côte d’Ivoire ne peuvent plus considérer que cette menace est lointaine. Les attaques observées ces dernières années montrent que le terrorisme cherche désormais à s’étendre vers le golfe de Guinée.                                  Je reste néanmoins convaincu que la réponse ne peut être uniquement militaire. Elle doit également être économique, éducative et diplomatique. Un jeune qui a un avenir est beaucoup plus difficile à enrôler qu’un jeune livré à lui-même.

Votre plongée dans Boko Haram rappelle le roman La Vie, mode d’emploi de Georges Perec. Vous passez presque tous les membres de ce groupe terroriste sous votre loupe psychanalytique. Quel effet recherchez-vous en procédant ainsi?                                                                                                 Je voulais éviter la facilité qui consiste à présenter les terroristes comme des silhouettes anonymes uniquement définies par leur violence. Le romancier doit chercher à comprendre sans jamais excuser. Comprendre comment un être humain bascule dans l’horreur, quelles fractures personnelles, sociales ou idéologiques l’y conduisent.                                                                                         En entrant dans la psychologie de chacun de mes personnages, je montre que le fanatisme ne tombe jamais du ciel. Il se nourrit de frustrations, de manipulations, de traumatismes et d’embrigadement. C’est précisément parce que ces hommes restent des êtres humains que leur barbarie est encore plus effrayante.                                                                                     Cette exploration psychologique permet également au lecteur de mesurer que le combat contre le terrorisme ne consiste pas seulement à éliminer des combattants, mais aussi à empêcher que d’autres prennent leur place.

Votre roman constitue également une réflexion de fond sur la menace terroriste au Sahel. À votre avis, qui finance ces groupes ? Quels intérêts servent-ils ?                                        Les

organisations terroristes disposent aujourd’hui de sources de financement extrêmement diversifiées. Les enlèvements contre rançon, les trafics de toutes sortes, les extorsions, certaines contrebandes ou encore les prélèvements imposés aux populations locales constituent une partie importante de leurs ressources. À cela peuvent s’ajouter des soutiens clandestins provenant de réseaux criminels ou d’intérêts extérieurs, dont les contours restent souvent difficiles à établir avec certitude.                                                       Au fond, ces groupes prospèrent surtout là où l’État recule. Leur première victoire n’est pas militaire ; c’est l’installation de la peur, de l’absence de confiance et du vide institutionnel.                             Mon roman ne prétend pas apporter une vérité définitive sur ces mécanismes complexes. Il invite simplement le lecteur à réfléchir aux causes profondes d’un phénomène qui menace désormais toute l’Afrique de l’Ouest.

Parmi les vingt règles du roman policier édictées par S. Van Dine figure l’exigence de ne jamais tricher avec le lecteur. Est-ce celle-là que vous privilégiez ? 

Absolument. Le lecteur est mon principal partenaire. Je refuse les artifices qui consistent à cacher volontairement des informations essentielles simplement pour créer un effet de surprise artificiel.                                                                                      J’essaie au contraire de semer des indices tout au long du récit. Certains paraissent insignifiants lorsqu’on les découvre, mais  prennent tout leur sens à la fin. C’est exactement comme dans un film d’espionnage : chaque détail compte.

Moi j’écris mes romans comme des scénarios de cinéma. Je visualise les scènes avant de les écrire. Je travaille les dialogues, les silences, le rythme, les changements de décor et les retournements de situation comme si une caméra suivait chacun de mes personnages. Si un lecteur referme le livre avec l’impression d’avoir vu un film plutôt que d’avoir simplement lu un roman, alors j’aurais atteint mon objectif.

Donc, vous ne refuseriez pas la proposition d’un scénariste ou d’un producteur de porter La conspiration des anges à l’écran ?

Bien sûr que non ! J’ai toujours considéré que le roman d’espionnage et le cinéma entretiennent une relation très particulière… Je pense que La conspiration des anges possède tous les ingrédients d’un grand thriller : une intrigue internationale, des personnages forts, une tension permanente et des enjeux géopolitiques très contemporains. Si un réalisateur souhaitait adapter l’univers de Jimmy Boris tout en restant fidèle à son esprit, j’étudierais naturellement cette proposition avec beaucoup d’intérêt.

Votre héros Jimmy Boris évolue désormais dans plusieurs pays africains. Souhaitez-vous faire de lui une figure durable du roman d’espionnage africain ?                                                    

C’est effectivement mon ambition. Pendant longtemps, les grands héros du roman d’espionnage étaient essentiellement américains, britanniques ou français. Pourtant, l’Afrique offre aujourd’hui des enjeux politiques, diplomatiques et sécuritaires d’une richesse romanesque exceptionnelle. Même travaillant pour la DGSE française, Jimmy Boris est un Africain confronté le plus souvent à des problématiques africaines, mais dans un monde profondément mondialisé. À travers lui, je souhaite raconter une Afrique complexe, moderne, traversée par les rivalités entre grandes puissances, le terrorisme, les coups d’État, les manipulations informationnelles et les défis économiques.                                                                       Si, dans quelques années, les lecteurs associent spontanément Jimmy Boris au roman d’espionnage africain, j’aurais le sentiment d’avoir modestement apporté ma pierre à la littérature populaire francophone.

Quel regard aimeriez-vous que les lecteurs portent sur La conspiration des anges après avoir refermé la dernière page ?                                                                                         

J’aimerais qu’ils aient le sentiment d’avoir vécu une aventure, mais aussi d’avoir mieux compris le monde dans lequel nous vivons

Le roman peut divertir, faire voyager, tenir le lecteur en haleine, mais il peut également susciter une réflexion. Si mes lecteurs s’interrogent davantage sur les causes du terrorisme, sur les fragilités de nos États, sur les responsabilités de la communauté internationale ou simplement sur la valeur de l’engagement humain face à la barbarie, alors ce livre aura pleinement atteint son objectif.  Au fond, je souhaite que La conspiration des anges ne soit pas seulement un thriller que l’on dévore, mais un roman qui continue à habiter le lecteur bien après la dernière page.

La conspiration des anges, éd. Licht, septembre 2026, 170 p., 16 €

Disponible sur Amazon, fnac.com, editions-llicht.com, eyrolles.com, cultura.com

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