Introduction

En célébrant le centenaire d’Olympe Bhêly-Quenum, le Gléxwévijiji, nous découvrons que l’âge atteint par l’écrivain n’est pas seulement une mesure chronologique, mais une traversée initiatique du temps lui-même. Ce fragment poétique, où l’instant se fait éternité et où la lumière jaillit des ténèbres, traduit la sagesse accumulée au fil des années : celle d’un grand initié dont la parole transcende le temps vécu pour s’inscrire dans une durée spirituelle et universelle.

« Instant perpétuel ignorant le temps

Temps à chaque instant digéré par l’instant

Se saisissant dans l’instant

Je suis une ténèbre qui luit dans la lumière

Qu’elle intensifie

Celui dans les yeux de qui la lumière

Fait éclater les ténèbres en lumière»

La célébration du centenaire d’Olympe Bhêly-Quenum nous invite à relire son œuvre à la lumière de sa méditation sur le temps initiatique : dans ce fragment, l’instant se fait éternité, abolissant la succession chronologique pour révéler une expérience spirituelle où ténèbres et lumière s’entrelacent. Et c’est dans cette perspective que l’on comprend la parole de Bhêly-Quenum, confiée au cours d’un entretien : « Comme je vivrai longtemps et que Dieu m’aime beaucoup, j’en suis sûr, Il voudra bien m’aider à écrire Les Amazones du Roi ». Ce propos, placé en écho au fragment poétique, révèle la confiance intime de l’auteur dans la durée et dans la faveur divine, inscrivant son projet créateur dans une traversée initiatique du temps lui-même.

Cette confiance dans la durée et dans la faveur divine trouve un écho dans la pensée d’Amadou Hampâté Bâ, pour qui « en Afrique, un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle ». Par cette formule devenue proverbiale, Hampâté Bâ rappelle que l’âge et l’expérience ne sont pas seulement des données biologiques, mais des traversées initiatiques du temps, où la mémoire accumulée se fait patrimoine spirituel et universel.

Ainsi, l’âge porté par l’écrivain se révèle comme une traversée initiatique, dont la parole continue d’éclairer les générations. En célébrant le centenaire d’Olympe Bhêly-Quenum, nous constatons que cette bibliothèque est non seulement vivante, mais qu’elle s’est inscrite dans l’écriture, offrant aux générations présentes et futures un patrimoine littéraire et spirituel inestimable. Le romancier et critique béninois, lui-même initié à plusieurs traditions, a fait de son œuvre une traversée initiatique où se rencontrent les cosmogonies africaines et les confréries secrètes. A travers sa posture scripturale, l’écrivain se présente comme le grand initié de son siècle, dont la parole littéraire devient un espace de transmission et de renaissance. Alors, comment le parcours centenaire de Bhêly-Quenum éclaire-t-il la trajectoire du personnage de l’initié dans ses œuvres consacrées au fait initiatique ? Et, plus largement, en quoi cette poétique du fait initiatique permet-elle de penser l’unité et la cohérence de l’ensemble de son œuvre, du roman à la nouvelle ?

1- Olympe Bhêly-Quenum : Agblo Tchikôton non Glô Azé  ou l’homme total

Il faut avant tout préciser que, célébrer le centenaire d’Olympe Bhêly-Quenum, c’est rappeler la trajectoire exceptionnelle d’un homme ‘’total’’ dont l’œuvre a marqué la littérature africaine et mondiale. Professeur de Lettres classiques, diplomate de formation, sociologue et observateur attentif de l’évolution de sa société, ancien expert de l’OUA, ancien journaliste, l’écrivain et critique littéraire a su inscrire dans ses récits la profondeur des traditions initiatiques africaines tout en les confrontant aux bouleversements de la modernité et aux tensions de l’histoire coloniale et postcoloniale. Olympe Bhêly-Quenum incarne la figure de l’intellectuel engagé, dont le souci constant est de bâtir un discours permettant au lecteur de réinsérer l’Afrique dans un horizon où les valeurs spirituelles et sociales de son peuple dialoguent de manière permanente avec l’universel.

Ainsi, Bhêly-Quenum incarne une figure tutélaire dont l’œuvre, à la croisée des traditions et des modernités, continue de nourrir la réflexion sur l’identité africaine et son inscription dans le dialogue universel.

  1. L’initiation, un humanisme mystique chez Olympe Bhêly-Quenum

L’œuvre du centenaire constitue un corpus majeur pour l’étude des dynamiques de l’initiation et du personnage de l’initié, thèmes qui ont nourri ma thèse de doctorat. À travers ses personnages, il interroge la quête de sens, la confrontation entre tradition et modernité, et la construction de soi dans un monde en mutation. Ainsi, loin d’être une simple commémoration, cet hommage se veut le témoignage d’une reconnaissance profonde envers l’apport éloquent d’un écrivain dont la pensée et la création continuent d’éclairer les débats contemporains sur la culture, l’identité et la spiritualité.

En célébrant le centenaire d’Olympe Bhêly-Quenum, je rends hommage à un écrivain dont l’œuvre a profondément marqué mon parcours intellectuel et scientifique. Dès mes premiers travaux universitaires, du mémoire de DEA à la thèse de doctorat ,  j’ai choisi d’ancrer mes recherches dans le sacré, en dialogue avec les découvertes de l’auteur sur le fait initiatique et avec les résonances de sa propre vie. Originaire de la terre du Vodùn, Bhêly-Quenum a su appréhender le phénomène initiatique dans sa société d’origine et l’a restitué avec une intensité rare à travers ses récits. Ses écrits, où se déploient les formes d’initiation et les figures de l’initié, m’ont offert un terrain privilégié pour explorer les convergences et divergences qui les caractérisent, ainsi que leurs significations socioculturelles et idéologiques. Ma thèse a ainsi mis en regard les œuvres de Bhêly-Quenum avec celles d’Amadou Hampâté Bâ et de Bottey Zadi Zaourou, révélant des stratégies de création et des esthétiques singulières.

De ce fait, au-delà de l’analyse académique, ce travail se veut aussi un témoignage de fidélité et de reconnaissance envers un écrivain qui a su donner voix aux traditions initiatiques africaines, tout en les inscrivant dans le dialogue universel. Olympe Bhêly-Quenum demeure, pour moi (comme pour tant d’autres chercheurs et lecteurs), une figure tutélaire dont l’œuvre continue d’éclairer la pensée contemporaine et d’inspirer la quête de sens.

En somme, on retient que l’écriture de Bhêly-Quenum ne se limite pas à une esthétique littéraire. Elle devient un véritable chemin initiatique, où se croisent mémoire et spiritualité, offrant aux chercheurs et aux lecteurs une voie de réflexion toujours actuelle.

  1. Olympe Bhêly-Quenum : entre héritage et esthétique initiatique  

Olympe Bhêly-Quenum, fils d’une prêtresse vodùn, a inscrit dans son œuvre la mémoire vivante des traditions initiatiques africaines. Ses récits, nourris de ses propres expériences et de ses multiples initiations, constituent une véritable tribune de défense et d’illustration des traditions initiatiques. Inspiré de nos travaux antérieurs, le présent article rappelle combien l’écriture d’Olympe Bhêly-Quenum demeure une source inépuisable de réflexion et d’inspiration. Il se propose d’analyser la portée socioculturelle et idéologique des représentations initiatiques chez l’auteur. En mettant ses textes en regard de ceux d’Amadou Hampâté Bâ et de Bottey Zadi Zaourou, notre dissertation doctorale a montré que Bhêly-Quenum occupe une place singulière dans le panthéon des écrivains africains : celle d’un passeur de mémoire, d’un gardien des traditions et d’un créateur dont l’œuvre continue de nourrir la pensée contemporaine.

En retraçant les rites initiatiques et les mystères des forces secrètes de la nature, l’écrivain béninois a réussi à transmettre une vision enracinée dans les cultures endogènes africaines et ouverte à l’universel. Bien avant que le gouvernement béninois ne proclame officiellement la fête des religions traditionnelles devenue plus tard le Vodùn Days, Bhêly-Quenum avait déjà valorisé cette tradition dans Les Appels du Vodùn , inscrivant le vodùn au cœur de sa poétique comme une cosmologie vivante et une philosophie de l’existence. Dans ce roman, il restitue avec minutie les rituels du culte Alladahouin pratiqué par sa mère : l’appel mystérieux, la réclusion de neuf mois dans le couvent, l’apprentissage du langage sacré hungbé, des chants liturgiques et des danses rituelles, puis la sortie solennelle sur la place publique de Honnugbô à Ouidah. Les descriptions des tenues hiératiques, des hymnes et chorégraphies sacrés révèlent la dimension artistique et symbolique du culte vodùn, considéré par l’auteur comme “l’être et le sens du sacré”. Ce roman illustre la fonction du vodùn comme socle communautaire et mémoire vivante, et témoigne de la volonté de Bhêly-Quenum de réhabiliter cette religion en hommage à sa mère.

Comme il le souligne lui-même : « Nous sommes des historiens du quotidien, du permanent. Je crois que l’écrivain africain est celui qui vit dans le peuple, avec le peuple, qui observe le peuple et qui connaît parfaitement les milieux sociaux, les mœurs, les coutumes, etc. C’est celui qui essaie de saisir ce qui est permanent. Nous sommes dans un monde qui évolue. Il faut le décrire, montrer ce qui va et ce qui ne va pas »  (Bhêly-Quenum, 1987, p.14). Cette conception trouve son expression la plus aboutie dans le roman L’Initié , véritable condensé de la poétique initiatique, où la confrontation entre Marc Tingo et Djessou révèle, à travers leur contraste, la dimension éthique et la charge morale inhérentes à la figure de l’initié.

D’un autre côté, Bhêly-Quenum explore dans ses nouvelles les sociétés initiatiques du Sud-Bénin. « Les brigands »  et « Les Bliguédés »  donnent voix à des confréries secrètes, ambivalentes, protectrices et parfois inquiétantes, mais toujours porteuses de sens pour la communauté. Quant à Oni Loni Jè  et Promenade dans la forêt , elles restituent l’expérience initiatique dans le bois sacré et l’univers intérieur du rêve, montrant que l’apprentissage passe aussi par la confrontation avec la nature, la mort et la sexualité.

Alors, qu’il s’agisse des rituels vodùn, des confréries secrètes ou des expériences intérieures, l’ensemble de l’œuvre de Bhêly-Quenum compose une fresque initiatique cohérente. Elle met en lumière la pluralité des formes de transmission et leur rôle dans la construction identitaire, tout en soulignant la modernité de cette vision. Aujourd’hui, l’œuvre du Béninois résonne avec force dans les débats sur la mémoire, la restitution et la patrimonialisation des cultures africaines. Elle rappelle que l’Afrique n’est pas seulement dépositaire d’objets ou de rites, mais porteuse d’une philosophie vivante, capable d’éclairer les défis contemporains. Lire Bhêly-Quenum, c’est entreprendre une promenade dans une forêt initiatique où chaque pas devient une traversée qui relie héritage, spiritualité et universalité des questionnements humains.

En conséquence, le patriarche nous laisse un héritage immense : celui d’une littérature qui initie, qui élève, qui relie. Son œuvre est une invitation à dépasser les frontières, à reconnaître la dignité des traditions, et à inscrire l’Afrique dans le concert des humanités. En ce centenaire, son nom résonne comme un appel : celui de l’écrivain qui fit de la plume un cheminement vers la connaissance.

En guise de conclusion

Au terme de cette étude consacrée au patriarche Bhêly-Quenum, il apparaît que son œuvre demeure une référence incontournable pour comprendre l’initiation dans la littérature africaine. En célébrant son centenaire, nous rendons hommage à un écrivain tutélaire qui a su inscrire les traditions initiatiques africaines dans le dialogue universel. Sa plume, profondément enracinée dans le sacré, continue d’inspirer la quête de la vérité intérieure et de nourrir la réflexion contemporaine. Ainsi, loin d’une simple commémoration, cet hommage s’inscrit dans une démarche critique visant à reconnaître l’apport décisif d’un créateur dont la pensée et l’œuvre demeurent des références majeures pour l’analyse des débats contemporains sur la culture, l’identité et la spiritualité. Notre thèse, tout comme le présent article, ne constitue qu’un maillon dans la vaste chaîne de transmission du savoir de Bhêly-Quenum. En prolongeant son œuvre par l’analyse critique, nous contribuons à la préservation et à la diffusion de cette mémoire initiatique auprès des générations futures. L’hommage rendu aujourd’hui ne marque pas une clôture, mais bien une ouverture : celle d’un héritage vivant, destiné à être relu, réinterprété et transmis, afin que l’œuvre d’Olympe Bhêly-Quenum continue d’éclairer le chemin des chercheurs, des lecteurs et des héritiers de demain.

 

Nounangnon Judith BIDOUZO SOGNON-DES

Université de Parakou

Email : judithbidouzo@ yahoo.fr

Téléphone : 0166329002

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici