Il rentre du travail. Il est dix-neuf heures, la nuit commence à tomber. Sa journée a été longue et il n’a qu’une hâte : retrouver les siens. Mais la rue qu’il emprunte habituellement est barrée. Un chantier sans signalisation claire. Il dévie. La rue suivante est à moitié obstruée par les matériaux d’une autre entreprise qui a ouvert une tranchée sans prévenir. Il cherche une troisième voie. Barrée elle aussi. Après quarante minutes de détours et de demi-tours, il arrive chez lui épuisé, énervé, et avec la navrante impression que personne, quelque part, n’a pensé à lui.
Cette scène se répète chaque soir à Cotonou. Elle n’est pas une exagération. Elle est le quotidien de centaines de milliers de béninois qui subissent, sans pouvoir l’éviter, les conséquences d’un chantier mal coordonné multiplié par dix, par vingt, par trente entreprises qui travaillent simultanément sur le même territoire sans se parler.
Un effort considérable, mais sans coordination
Depuis 2016, le Bénin a engagé une transformation profonde de ses infrastructures. Les chantiers se sont multipliés à un rythme sans précédent : routes, caniveaux, assainissement, réseaux divers avec une concentration particulièrement dense à Cotonou. C’est un effort considérable que l’on ne peut que saluer. Mais cet effort produit un effet pervers que personne ne semble vouloir traiter frontalement : la coactivité non coordonnée.
La coactivité sur chantier désigne l’intervention simultanée ou successive de plusieurs entreprises. Le principal enjeu est le risque d’interférence entre activités, zones, circulations et équipements. Quand deux entreprises travaillent sur des chantiers adjacents sans se coordonner, leurs plans de circulation respectifs se contredisent. La déviation mise en place par l’une passe par la rue que l’autre vient de fermer. Les matériaux de l’une empiètent sur la voie de substitution de l’autre. Les usagers, perdus entre des panneaux contradictoires et des passages bloqués, ne savent plus où donner de la tête.
La prévention des risques liés à la présence simultanée de différentes entreprises nécessite une anticipation des risques dès la phase d’étude, puis une organisation rigoureuse en amont et pendant toute la durée des travaux. Au Bénin, ni l’une ni l’autre ne semble aujourd’hui garantie à l’échelle de l’ensemble des chantiers en cours.
Des tiges de maïs dans un caniveau
Non loin du centre d’accueil à Cotonou, j’observe depuis un certain temps maintenant un spectacle qui illustre mieux que n’importe quel discours l’absence de plan de phasage sérieux sur certains de nos chantiers. À l’entrée d’une rue, des travaux de caniveaux avaient été commencés puis abandonnés. Si longtemps abandonnés que des tiges de maïs avaient poussé dans le fond du caniveau inachevé. Pendant ce temps, de l’autre côté de la même rue, la même entreprise entamait de nouveaux travaux.
On ouvre partout, on ne finit pas, on commence ailleurs. Ce mode opératoire n’est pas seulement inefficace. Il est dangereux. Un chantier ouvert et abandonné sans signalisation adéquate est un piège pour les usagers. La nuit, il devient mortel.
L’absence d’un plan de coordination générale
Préalablement à tout chantier d’envergure, une coordination entre les différents intervenants est essentielle. Des villes comme Bruxelles en Belgique ont rendu cette coordination obligatoire par ordonnance régionale, impliquant une quarantaine d’intervenants différents dans un système de concertation permanent.
À Lyon e France, un système de coordination des travaux de voirie existe depuis 1978 ; quarante-huit ans de pratique accumulée pour synchroniser les ouvertures de chantiers, éviter les interventions successives sur les mêmes tronçons et minimiser la gêne pour les usagers.
Au Bénin, rien de comparable n’existe à ce jour à l’échelle de Cotonou. Chaque entreprise titulaire d’un marché élabore son plan de circulation dans son coin, sans obligation de le confronter à ceux de ses voisins de chantier. Le résultat est un empilement de solutions partielles qui se neutralisent mutuellement.
Ce qu’une coordination générale changerait
La mise en place d’une cellule de coordination générale des chantiers à Cotonou n’est pas une utopie technocratique. C’est une nécessité opérationnelle dont les bénéfices seraient immédiats et mesurables.
Cette cellule, placée sous l’autorité du Ministère du Cadre de Vie ou de la SIRAT, aurait pour mission de centraliser les plans de travaux de toutes les entreprises intervenant sur la voirie urbaine, d’élaborer un plan de circulation global mis à jour en temps réel, de valider les déviations proposées par chaque entreprise en s’assurant qu’elles ne bloquent pas celles des entreprises voisines, et d’imposer des plans de phasage réalistes qui évitent l’ouverture simultanée de trop nombreux fronts sur un même axe ou un même quartier.
Elle imposerait également une règle simple mais fondamentale : on ne commence pas un nouveau front de travaux tant que le précédent n’est pas achevé et remis en état de circulation. Cette règle seule, si elle était appliquée strictement, éliminerait la majorité des situations chaotiques que nous observons aujourd’hui.
Informer les usagers : la transparence comme outil de pacification
La gêne occasionnée par les travaux est inévitable. Elle est acceptée par les usagers lorsqu’elle est anticipée, communiquée et limitée dans le temps. Elle devient insupportable quand elle est subie sans information ni perspective.
Une coordination générale efficace permettrait de diffuser en temps réel, via les réseaux sociaux, une application mobile ou un simple affichage aux entrées des zones concernées, l’état des chantiers en cours, les itinéraires de substitution recommandés et les délais prévisionnels de fin de travaux. Informer n’est pas une contrainte. C’est un acte de respect envers les citoyens qui financent ces travaux par leurs impôts et les subissent dans leur quotidien.
Construire mieux en construisant ensemble
Le Bénin construit vite. Il faut maintenant apprendre à construire ensemble. Les travaux ne peuvent pas s’arrêter. Ils sont nécessaires et bienvenus. Mais leur impact sur la vie des béninois peut être considérablement réduit si les entreprises qui les exécutent cessent de s’ignorer et si une autorité compétente prend en charge la coordination que chacune d’elles est incapable d’assurer seule.
La pilule des travaux est toujours amère. Avec une bonne coordination, elle devient au moins avalable.
Par Ousman HASSAN, cadre des travaux publics, consultant en ingénierie, voirie et réseaux divers, éleveur et agripreneur.
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