Faites l’expérience. Prenez n’importe quelle rue de Cotonou, d’Abomey-Calavi ou de Porto-Novo. Cherchez le trottoir. Pas la chaussée ; le trottoir, cet espace surélevé, distinct de la route, conçu pour que les piétons marchent en sécurité. Vous le trouverez, dans la grande majorité des cas, occupé. Un étalage de marchandises ici, un garage informel là, une rampe en béton devant un commerce, un groupe électrogène posé en plein milieu, des murets construits sans autorisation bloquants le passage, des escaliers qui empiètent sur l’espace public et partout, un parking à voitures, comme si le trottoir appartenait au riverain dont la propriété le borde.
Le piéton, lui, marche sur la chaussée. Faute de mieux.
Ce qu’est le trottoir et à qui il appartient
Le trottoir est un ouvrage public. Il fait partie intégrante du domaine public routier, au même titre que la chaussée, les caniveaux et la signalisation. Il appartient à l’État et aux collectivités locales. Pas aux riverains, pas aux commerçants, pas aux mécaniciens qui y réparent leurs véhicules. Personne ne peut s’en approprier une portion, la modifier, l’occuper ou l’obstruer, quelle que soit la durée ou la nature de l’occupation.
Sa fonction est précise et vitale : permettre aux piétons de se déplacer en toute sécurité, séparés physiquement des véhicules motorisés. Cette séparation n’est pas un luxe urbanistique. C’est une condition élémentaire de sécurité routière. Quand le trottoir remplit sa fonction, le piéton est protégé. Quand il est occupé, le piéton est renvoyé sur la chaussée et exposé à tous les dangers que cette présence implique.
Une chaîne d’accidents que l’on refuse de voir
Les conséquences de l’occupation anarchique des trottoirs sont directes et documentées, même si elles ne font pas toujours les manchettes.
Un piéton contraint de marcher sur la chaussée est un piéton en danger permanent. Il partage l’espace avec des véhicules qui roulent à des vitesses incompatibles avec sa présence. Un conducteur qui le voit au dernier moment fait une embardée et percute un autre véhicule, un deux-roues ou un autre piéton. La nuit, le risque devient mortel : un piéton sur la chaussée dans l’obscurité est presque invisible.
Les trottoirs occupés par des mécaniciens constituent un danger supplémentaire souvent ignoré. Les huiles de vidange, les carburants et les fluides déversés sur le sol s’infiltrent dans les caniveaux, polluent les nappes phréatiques et rendent les surfaces glissantes pour les piétons. C’est une pollution silencieuse, quotidienne et cumulative.
Les modifications structurelles, rampes bétonnées, murets, escaliers sont particulièrement préoccupantes. Non seulement elles obstruent définitivement le passage piéton, mais elles constituent des obstacles rigides contre lesquels un véhicule qui perd le contrôle peut venir s’écraser avec des conséquences dramatiques. Ces modifications sont réalisées sans autorisation, sans étude, sans contrôle et elles perdurent des années.
Un paradoxe béninois révélateur
L’occupation des trottoirs a produit un effet pervers particulièrement difficile à corriger : les béninois ont tellement intégré que le trottoir est inaccessible qu’ils marchent sur la chaussée même lorsque le trottoir est libre. Le réflexe de sécurité a été inversé. Là où le piéton devrait instinctivement chercher le trottoir, il cherche l’espace sur la route. Déshabituer une population entière de ce comportement prendra du temps mais cela ne peut commencer que si les trottoirs sont effectivement libérés et maintenus libres durablement.
Pourquoi les opérations coups de poing ne suffisent pas
Des opérations de déguerpissement sont menées régulièrement à Cotonou et dans d’autres villes. Elles mobilisent des forces de l’ordre en nombre, créent des tensions, génèrent des résistances et produisent des résultats qui ne durent pas. Quelques semaines après le passage des agents, les occupants sont de retour. Les étalages réapparaissent. Les trottoirs sont à nouveau envahis. Ce cycle se répète indéfiniment, au prix d’une mobilisation logistique importante pour un résultat nul sur le long terme.
La raison de cet échec est simple : une opération visible et ponctuelle ne crée pas la crainte permanente nécessaire pour changer durablement un comportement.
Une méthode simple, discrète et efficace
La solution existe. Elle repose sur un principe déjà évoqué dans cette chronique à propos de la brigade routière : l’imprévisibilité.
Des agents de l’État en civil, circulant dans leurs secteurs sans se distinguer de monsieur tout le monde, procèdent en trois étapes progressives. Au premier passage, ils signifient une mise en demeure écrite à l’occupant illégal avec délai fixé pour libérer l’espace public. Au deuxième passage, si l’espace n’est pas libéré, une amende conséquente est dressée et doit être payée dans un délai défini. En cas de récidive, le lieu est fermé administrativement par apposition de scellés de justice pour une période déterminée. Si l’occupation reprend après la levée des scellés, la fermeture devient définitive.
Cette approche est logistiquement légère. Un ou deux agents par secteur suffisent. Elle est économiquement dissuasive et l’amende fait mal là où le simple déguerpissement ne faisait que déplacer le problème. Elle est psychologiquement efficace : l’occupant ne sait jamais quand l’agent passera, ce qui crée une vigilance permanente. Elle nécessite un encadrement juridique clair : un décret ou un arrêté ministériel ou municipal précisant les sanctions applicables, les délais et les procédures. Ce texte est la condition sine qua non de son efficacité.
Pas seulement sur les grands axes
Un dernier point mérite d’être souligné avec force. Les opérations de libération des trottoirs ont tendance à se concentrer sur les avenues principales, les axes à forte visibilité, les abords des bâtiments officiels. Les rues secondaires, les quartiers périphériques, les voies moins médiatisées sont laissées à l’abandon. C’est une erreur. Un piéton tué dans une rue secondaire est aussi mort qu’un piéton tué sur le boulevard Saint-Michel. La libération des trottoirs doit être totale, systématique et sans exception géographique. Du centre-ville aux quartiers les plus reculés.
Le trottoir est un droit. Pas un privilège réservé aux grandes artères. Rendons-le à ceux à qui il appartient : tous les piétons, sans distinction.
Par Ousman HASSAN, cadre des travaux publics, consultant indépendant en ingénierie, voirie et réseaux divers, éleveur et agripreneur
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