Ils étaient huit stagiaires venus apprendre une technique. Ils sont repartis fondateurs d’une compagnie. En un peu plus d’un an, les marionnettistes du «Collectif Camille au Plafond» ont parcouru le chemin le plus rare qui soit dans les arts vivants : celui qui mène d’une salle de formation à une scène qui n’appartient plus qu’à eux. Rencontre avec la génération qui fait danser le Bénin contre l’oubli.
Il y a avait une image qui résume, à elle seule, ce qui s’est joué ces deux dernières années à Cotonou. Une multitude de marionnettes plus grandes que des hommes, attendant sagement sur une piste de danse. Puis le public entre. Il n’est pas venu regarder un spectacle : il est venu danser dedans. C’est « Le Bal Poussière Marionnettique ». Et derrière ce bal, il y a une histoire que la culture béninoise n’avait encore jamais racontée : celle d’un groupe de jeunes artistes qui, en héritant d’une œuvre venue de France, en ont fait quelque chose qui n’appartient qu’à eux.
Tout commence en 2023, quand l’Institut français du Bénin choisit d’investir dans un art resté trop longtemps en marge : la marionnette. Huit jeunes artistes béninois sont réunis autour de Camille Trouvé, marionnettiste française reconnue, co-directrice du Centre Dramatique National de Normandie-Rouen. Ce qui devait être un simple compagnonnage technique se transforme, en mars 2024, en quelque chose de bien plus grand : la naissance du « Collectif Camille au Plafond » et la création de sa toute première œuvre, transmise dans son intégralité par sa créatrice.
« Quand nous avons commencé l’atelier avec Camille Trouvé, nous ne savions pas que nous étions en train de fonder quelque chose », se souvient Geoffroy Gbèvèhou Hazounmè, président du collectif. Nous pensions apprendre une technique. Nous avons fini par hériter d’une histoire et par en écrire une autre. Aujourd’hui, quand je vois notre collectif porter seul le Bal Poussière Marionnettique sur scène, je vois une marionnette béninoise qui n’existait pas encore, et qui existe maintenant. »
Ce qui frappe, dans « Le Bal Poussière Marionnettique », ce n’est pas seulement la prouesse technique de la manipulation à taille humaine mais la manière dont le collectif a fait sien un objet artistique venu d’ailleurs. Les marionnettes ne sont pas importées : elles sont nées et façonnées avec des savoir-faire de couture et de sculpture qui sont ceux du pays. Le spectacle raconte une directrice de bal à qui la mort vole les jambes, et qui convoque un dernier bal pour les récupérer. Une métaphore qui, jouée par une nouvelle génération d’artistes béninois, prend un sens presque politique : celui d’une culture qui refuse de se laisser voler ses propres jambes.
Il y a, dans ce collectif de huit artistes, une seule femme : Marie Mèvi Visseho, également directrice exécutive de la structure. Le 15 novembre 2025, à l’Institut français de Cotonou, elle était sur scène. « Être la seule femme sur ce plateau, au milieu de marionnettes plus grandes que nous, ça m’a beaucoup appris sur la place qu’on peut prendre sans qu’on ait besoin de nous la donner », confie Marie Mèvi Visseho. Elle poursuit, « Ce soir-là, à Cotonou, j’ai vu des femmes se lever dans le public pour venir danser sur la piste, sans qu’on ait eu besoin de les inviter deux fois. J’ai compris que le Bal Poussière Marionnettique ne parlait pas seulement de la mort qui recule il parlait aussi de nous, les femmes, qui avançons. »
Trois jours plus tard, le 18 novembre 2025, la tournée s’est poursuivie à l’Institut français de Parakou. Pour Abdel Fadel Satingo Amah, marionnettiste du collectif, cette date marque un tournant. « À Parakou, on jouait presque en plein air, avec le vent qui se mêlait aux tissus des marionnettes », raconte Abdel Fadel Satingo Amah. Il poursuit « Le public ne connaissait pas notre travail. En sortant de scène, j’ai vu des enfants essayer de reproduire nos gestes de manipulation, les mains vides. C’est là que j’ai su qu’on ne rentrait pas juste d’une tournée : on rentrait d’un début.»
Un début, le mot est juste. Car ce que le « Collectif Camille au Plafond » donne à voir dépasse largement la réussite d’une transmission artistique franco-béninoise. C’est la preuve qu’un art peut traverser une frontière, un océan et une langue, se poser au Bénin, et en repartir transformer plus local, plus politique, plus vivant qu’à son point de départ. Ce collectif n’est plus l’héritier d’un spectacle : il en est devenu l’auteur légitime.
La suite, elle s’écrit déjà. Réunie à Fort-de-France début juin 2026, la Commission internationale du théâtre francophone a retenu Le Bal Poussière Marionnettique parmi les 28 lauréats de son programme Création/Circulation sur 56 dossiers venus de vingt pays. Le collectif « Camille Au Plafond » n’y figure plus seulement aux côtés de la Compagnie Les Anges au Plafond : un troisième partenaire, ivoirien, vient rejoindre l’aventure. La marionnette béninoise, elle, continue de danser.
Fayçal DRAMANE
