La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) maintient le cap sur le lancement de l’ECO à l’horizon 2027. Si cette monnaie unique est présentée comme un levier d’intégration économique et de renforcement des échanges régionaux, sa mise en œuvre soulève encore de nombreuses interrogations. Dans cette interview, le Consultant international Moîse Tchando KEREKOU revient sur les étapes essentielles à franchir, les opportunités qu’offre l’ECO pour les économies ouest-africaines, les défis à relever pour assurer sa réussite, ainsi que les garanties nécessaires pour rassurer les populations et les acteurs économiques.
Bonsoir Mr Moïse KEREKOU. Merci d’avoir accepté de nous accorder cette interview. La CEDEAO a, depuis quelques jours, réaffirmé son ambition de lancer l’Eco d’ici 2027. Quels sont les principales étapes à affranchir avant la mise en circulation effective de cette monnaie commune ?
Moïse T. KEREKOU : C’est une ambition louable. On ne peut que saluer cette volonté politique d’aller vers une monnaie commune que les peuples attendent depuis longtemps. En réalité, la volonté de réaliser une monnaie commune unique ne date pas d’aujourd’hui. Elle date depuis 1991 avec l’adoption du Traité d’Abuja. En 1991, les États constituant la CEDEAO ont décidé d’accélérer le processus d’intégration en cours déjà à l’époque, parce que la CEDEAO a été créée en 1975, donc en mettant en place un certain nombre de mécanismes et aussi d’institutions.
C’est ainsi qu’il avait été dit qu’une banque centrale allait voir le jour et que la monnaie commune allait également être la monnaie partagée par tous les États.
Malheureusement, nous sommes en 2026, cette monnaie n’est pas encore là. Donc les promesses, ou les fruits n’ont pas tenu les promesses des fleurs, comme on le dit.
C’est une bonne nouvelle, mais au même moment, les peuples et les acteurs économiques sont sceptiques. C’est tout à fait normal. Ce n’est pas moins de quatre reports qui ont déjà été annoncés. Et le dernier report, c’était en 2020. On attendait la monnaie en 2020, on ne l’a pas eue.
Mais il y a quand même eu des réformes. Les réserves de notre monnaie commune, le franc CFA, dans l’UEMOA, ne sont plus au Trésor français et les Français se sont aussi retirés du conseil d’administration et de certains organes. Mais cela ne suffit pas.
Parce que lorsque nous parlons de la CEDEAO, il s’agit de 15 États. Plutôt 15 moins 3, vous savez que le Burkina, le Mali et le Niger se sont retirés, donc 12 États, sinon ça faisait 15. Et au sein de la CEDEAO, vous avez l’Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine, l’UEMOA. C’est les pays, les États qui partagent le franc CFA, qui est une monnaie unique, commune, pour ces États-là qui partagent la langue française, 8 États. Parce que même si les pays de l’AES se sont retirés de la CEDEAO, pour le moment ils ne se sont pas retirés de l’UEMOA parce qu’ils continuent d’utiliser le franc CFA.
C’est ce qui fait la complexité de la chose.
Je vois quatre étapes indispensables.
La première étape tient de la politique. Je vous ai dit qu’il y a déjà des États qui se sont retirés de la CEDEAO. Comment est-ce que nous gérons ce cas-là ? La question numéro 1. Si l’Eco doit être une monnaie de la CEDEAO et qu’au sein de la CEDAO le Mali, le Burkina et le Niger se sont retirés, comment nous gérons ce cas politique ? C’est un cas politique.
Deuxièmement, vous savez que la CEDEAO, ça fait 450 millions d’habitants. Les huit pays de l’UEMOA, c’est entre 140 et 145… bon, disons 150 pour faire court. 150 – 450, nous sommes à 300 millions. Dans les 300 millions, le Nigéria seul est à environ 240 millions d’habitants. C’est un poids lourd de la CEDEAO.
Non seulement c’est la plus grande population, mais c’est également la puissance économique, première économie d’Afrique, première économie de la CEDEAO. Le Nigéria seul pèse 60 % dans le PIB de la CEDEAO, donc dans la production régionale, 60 %, plus de la moitié, un seul État. Le Nigéria a sa propre monnaie, le naira, et est un pays producteur de pétrole.
Lorsque nous avons une monnaie commune, c’est que nous mettons nos économies ensemble. Aller à une monnaie commune, c’est trouver un mécanisme où les plus forts donnent la main, entraînent les plus faibles. Vous avez vu un peu l’histoire en Europe ? Lorsqu’il y a eu la crise grecque, l’Allemagne et la France ont dû mettre la main à la poche pour pouvoir soutenir l’économie de la Grèce. Est-ce que le Nigéria, ce pays-là tel qu’on le connaît, sera en mesure de le faire ?
Question 2. Est-ce que le Nigéria acceptera de soutenir les autres, de jouer son rôle de leader ? Je ne crois pas, parce que pour certaines mesures que nous allons voir en chemin, le Nigéria se désengage déjà. Et je n’ai pas encore entendu une adresse du président TINUBU. Sur les réseaux sociaux passe un message du président Ouattara qui dit qu’il est pour, qu’il y a des réformes qui sont passées… Oui, la Côte d’Ivoire c’est aussi un mastodonte avec les pays de l’UEMOA, c’est 40 % du PIB de l’UEMOA, mais la Côte d’Ivoire n’est rien devant le Nigéria. Donc tant que le Nigéria ne donne pas son aval, cette monnaie dont on parle là, c’est une monnaie mort-née. Ça, c’est l’étape politique qu’il faut d’abord régler.
La deuxième étape, c’est l’étape institutionnelle. Je vois un problème à ce niveau. Parce que lorsque nous parlons de monnaie unique, on ne peut plus parler de BCEAO, puisque le franc CFA est out. On ne peut plus parler de Banque centrale du Nigéria, le naira est out. On ne peut plus parler de Banque centrale du Ghana, le cedi ghanéen… Le Ghana est aussi un même si ce n’est pas un poids lourd comme le Nigéria, c’est quand même un poids au sein de notre espace communautaire. Donc il faut forcément une Banque centrale de la CEDEAO.
Cette banque aura son siège où ? Qui en sera le gouverneur ? Le Nigéria va-t-il accepter que la Côte d’Ivoire joue toujours les premiers rôles ? Le Sénégal qui abrite aujourd’hui le siège de la BCEAO acceptera qu’on lui enlève ce privilège ? La Côte d’Ivoire qui nomme de facto le gouverneur de la BCEAO, si demain on lui dit « non, le prochain gouverneur sera nigérian », quelle sera la réaction de la Côte d’Ivoire ? Donc il y a un problème institutionnel à régler. Deuxième étape.
Troisième étape, c’est de l’ordre économique. Et là, il faut entrevoir trois niveaux : le niveau micro-économique, méso-économique et macro-économique.
Micro-économique, pourquoi ? Parce que la monnaie, c’est un instrument d’échange. C’est pour les individus, vous et moi. Vous allez au Nigéria, vous allez faire des affaires au Ghana, en Guinée… Et c’est pour également des agents économiques, les entreprises d’abord, c’est pour leur faciliter les transactions commerciales et les échanges. Donc on ne peut pas dire qu’on veut créer une monnaie et mettre les populations et ces acteurs-là à côté, il faut le faire avec eux. Pour le moment, c’est les politiques qui parlent. Je n’ai pas encore entendu les présidents de chambres de commerce s’exprimer par exemple. Je n’ai pas entendu les parlementaires s’exprimer. Nous avions des députés, il y a un Parlement de la CEDEAO, chaque État envoie des députés. Qu’est-ce qu’ils pensent, qu’est-ce qu’ils disent de ça ? La société civile, il y a un forum de la société civile qui regroupe les associations et qui suit les débats à la CEDEAO, ils ne se sont pas exprimés. Mais donc pour qui on met cette monnaie-là ? Donc cette étape est importante.
Et quand on vient au niveau méso-économique, c’est le marché qui crée la monnaie, ce n’est pas la monnaie qui crée le marché. Lorsque vous suivez l’histoire de la monnaie, vous savez, au début la monnaie n’existait pas, c’était le troc, c’est les échanges sans monnaie. Après il y a eu la monnaie-marchandise. On dit, à partir du VIIᵉ siècle avant Jésus-Christ, il y a eu les monnaies métalliques. C’étaient des pièces d’argent métallique, un peu comme les pièces d’argent qu’on a données à Judas pour trahir Jésus. Entre le VIᵉ et le IXᵉ siècle, il y a eu en Chine des monnaies billets. Ces monnaies billets-là ont été parfaites jusqu’à, je pense, au XVIIᵉ siècle, où les États, ou les pays, les royaumes, les empires ont commencé à utiliser. Mais c’est toujours pour faciliter les échanges. C’est à partir du XVIIIᵉ siècle qu’il y a eu la monnaie fiduciaire, c’est-à-dire la monnaie basée sur la confiance. Et s’en est suivi le développement avec d’autres instruments monétaires, d’autres instruments de paiement, toujours pour faciliter les échanges et les transactions entre États, entre individus, entre agents économiques. Il y a eu la monnaie scripturale à partir du XVIIIᵉ siècle, où c’est les écritures bancaires. On n’avait plus besoin de garder des pièces ou des billets sur vous. La banque fait une opération, l’autre il reçoit son argent que vous lui avez envoyé. Et ça évolue. Pourquoi il y a la monnaie numérique aujourd’hui ? Parce que ce qu’on fait avec les MoMo là, on peut estimer que c’est la monnaie électronique. C’est pour faciliter les transactions, non ? Vous êtes loin, vous m’envoyez de l’argent, vous n’avez pas besoin d’envoyer des billets, et ça sécurise pour la sécurité. Mais la monnaie évolue tellement jusqu’à… on parle aujourd’hui de cryptomonnaie. Mais nulle part on ne parle de souveraineté économique ou politique. Donc la monnaie n’a rien à voir avec la souveraineté économique ou politique d’un État ou bien d’un pays. C’est secondaire. Il faut mettre dans la tête que la monnaie c’est un instrument d’échange. Et les peuples ont toujours eu cette facilité-là à inventer des mécanismes pour faciliter, accroître leurs échanges, leurs transactions dans un marché. Donc la monnaie unique ECO devrait relever moins d’un souci de souveraineté politique. Le souci qu’on doit avoir, c’est comment est-ce que les peuples, les acteurs arrivent à échanger sans trop de tracas, leur faciliter les échanges. Et pour cela, il y a forcément des étapes à suivre. C’est des étapes incontournables.
Zone et libre circulation des biens et des personnes. Cette libre circulation là, ça n’existe pas encore. Allez-y à la frontière de Craké ou d’Aflao. Vous allez passer deux heures de temps à Aflao avant d’aller au Ghana. On peut dire ça existe un peu entre le Bénin et le Togo, c’est facile. Aujourd’hui, la frontière avec le Niger n’est pas fermée? Donc il y a pas libre circulation de personnes ni de biens, aucun bien ne passe. Il faut régler ça d’abord. Faut avoir un marché.
Zone de libre-échange. Union douanière. Pour éviter les doubles taxations. Ça n’existe pas. Il y a un tarif extérieur commun, mais les États se réservent pour appliquer entièrement cette union douanière. Or sans ça, il n’y aura pas de marché commun. Donc pour quel marché on veut créer cet instrument-là, cette monnaie commune ?
Et ce n’est qu’après le marché qu’on a l’union économique. Et c’est au niveau de l’union économique maintenant qu’on parle des critères de convergence que vous connaissez tous là et dont tout le monde parle : l’inflation, la dette, le déficit budgétaire, le renforcement des réserves de change. Maintenant pour finir, c’est le niveau macro-économique. Au niveau macroéconomique, c’est la même chose. C’est les critères… Il y a de nombreux critères de convergence, mais les critères essentiels, c’est ce que je viens de citer. Donc voilà à peu près pour moi les étapes qu’il faut avant qu’on aille vraiment à une monnaie commune qu’on va appeler ECO.
Justement en matière de commerce, d’investissement et d’intégration régionale, quels bénéfices économiques l’ECO pourrait-il apporter aux pays membres de la CEDEAO ?
Moïse T. KEREKOU : C’est énorme. Il faut le reconnaître, si on arrivait vraiment à mettre en place une monnaie commune, le bénéfice économique est énorme. En matière de commerce, la monnaie économique réduit le coût des transactions commerciales. Vous voulez commercer avec le Nigeria ou le Ghana, vous n’avez plus besoin de changer le CFA en Naira ou en Cedi. Et le cambiste, il gagne, il fait son profit dessus. C’est plus facile, la conversion est plus facile. Vous tenez plus facilement votre comptabilité, vous gérez mieux.
Mais les cambistes deviendront quoi ?
Moïse T. KEREKOU : Euh, les cambistes, ils trouveront des formules. On a toujours besoin de l’Euro, on a toujours besoin du Dollar ! [Rires] Ils ne pourront plus changer avec les monnaies locales, mais ils peuvent toujours changer avec les devises internationales.
En matière de commerce, l’histoire a montré que les zones où il y a monnaie commune, ces zones-là sont plus intégrées et ces zones-là augmentent leur commerce intra régional, donc à l’intérieur de la région entre pays. Grâce à l’Euro, le commerce intra régional de la zone Euro a grimpé à 60 %. Notre commerce intra régional selon les statistiques est resté à 15 %, c’est un peu faible.
En matière d’investissement, c’est l’attractivité. Lorsque vous avez une monnaie commune, ça veut dire que vous avez réalisé le préalable de marché commun. Je vous ai parlé tout à l’heure de la CEDEAO qui fait 450 millions d’habitants. Un investisseur qui vient ne va plus regarder seulement la zone franc CFA de 150 millions d’habitants, mais doit intégrer, va intégrer une zone de 450 millions d’habitants. Ah, là il est attiré. Il est capable de faire des investissements parce qu’il y a 450 millions de consommateurs. Donc ça va accroître les investissements.
Et en matière d’intégration régionale, ça accélère l’intégration régionale et ça peut même servir de modèle. Vous savez depuis 2019 au sein de notre organisation continentale, l’Union Africaine, nous avions adopté la Zone de libre-échange continentale africaine, ZLECAf. Et donc notre espace CEDEAO pourrait être un modèle qui pourrait être répliqué dans l’espace CEMAC… Vous savez qu’on a cinq grandes organisations régionales. L’Afrique de l’Ouest n’en est qu’une, il y a une autre organisation en Afrique Centrale, l’Afrique du Nord, l’UMA (l’Union du Maghreb Arabe), dans l’Afrique de l’Est et puis en Afrique australe. Donc ces pays, ces entités-là peuvent s’inspirer de notre modèle pour pouvoir le faire chez eux.
Et c’est même l’idéal. Parce que quand on parle de zone de libre-échange, nous sommes trop nombreux, il y a 54 pays africains. C’est trop pour pouvoir y arriver. Mais si on se concentrait sur les organisations régionales comme la CEDEAO, c’est plus facile. Ça va accélérer l’intégration régionale.
Certains critères ont longtemps retardé ce projet. Quels sont les principaux défis que les États doivent encore relever pour garantir le succès de cette monnaie unique?
Moïse T. KEREKOU : Oui, je vois plusieurs défis. Le premier défi, c’est le défi de l’entente. Si on ne s’entend pas, on ne peut pas relever ce défi-là. Or sur bon nombre de points, on ne s’entend pas. Regardez comment est-ce que nous avons laissé sortir trois pays frères de la CEDEAO. Aujourd’hui, on n’arrive plus à les ramener parce qu’ils sont en train de faire leur propre expérience. Si on ne s’entend pas sur ça déjà, est-ce qu’on peut s’entendre sur une monnaie commune ? C’est le premier défi.
Et justement, sur la question, est-ce que ce n’est pas pour pallier à tout cela que la CEDEAO aujourd’hui tend la main aux pays de l’AES pour revenir au sein de la CEDEAO ?
Moïse T. KEREKOU : Oui, c’est possible. C’est possible que les chefs d’État ou les chefs de gouvernement, les ministres des affaires étrangères se disent que si nous procédons ainsi, comme la question du franc CFA dérange, parce que c’est une monnaie coloniale ou c’est un héritage colonial, en créant une monnaie unique, ça pourrait amener nos frères qui sont partis à revenir. Donc c’est possible.
Le deuxième défi, c’est le défi de la solidarité. Lorsqu’on crée une monnaie commune, les plus forts sont obligés de soutenir les plus faibles. Or cette solidarité, on ne la voit pas encore au sein de notre espace. Elle existait avant, au temps des pères fondateurs de la CEDEAO, mais aujourd’hui, c’est le « chacun pour soi ». Ça n’existe plus, c’est un défi à relever.
Je vois également un défi spatio-temporel. Temporel qui relève du temps. 2027, c’est un grand challenge. Nous sommes en 2026. Et je vous ai dit que c’est depuis 1991. Est-ce qu’on ne va pas vers un autre report ? C’est un défi. Défi spatial, je l’ai dit, il faut intégrer tout le monde. Il faut intégrer tout le monde. Qu’est-ce qu’on fait des pays comme les pays de l’AES ? Est-ce qu’on leur en a parlé ? C’est un défi, il faut aller leur parler, il faut avoir le courage de leur parler et de leur dire de revenir. C’est aussi un défi.
Je vois également un défi technique. Un défi technique lié à la gouvernance. Parce qu’une monnaie commune, c’est de haute précision. Chaque domaine a ses secteurs de haute précision, hein. Quand vous prenez la chimie, on parle de chimie nucléaire, quand vous prenez la physique, on parle de physique quantique ou bien de physique. En médecine, la chirurgie, ça nécessite de la technicité et de la compétence. En économie, c’est l’économie monétaire. La gestion monétaire n’est pas à comparer avec la gestion financière, la gestion comptable ou la gestion des entreprises. C’est de la haute technicité, c’est un domaine de haute précision.
Parce que quand vous gérez mal, vous avez des problèmes. Aujourd’hui, le Ghana a sa monnaie. Quand ils ont créé le cedi, dans les années 2006-2007, un cedi valait au moins 0,91 dollar, le cedi était fort. Aujourd’hui, le cedi est complètement tombé et le pays est endetté ! Parce que compte tenu, de la valeur de leur monnaie, ils avaient emprunté de l’argent. Il faut rembourser !
La Guinée a sa monnaie, mais le syli ne vaut rien. Des pays comme le Zimbabwe, la RDC, ils ont leur monnaie, mais ça ne vaut rien.
Oui, il y a des monnaies qui sont bien gérées comme le dirham marocain. Le dirham marocain est bien géré. Euh, en Angola aussi la monnaie est bien gérée. En Afrique du Sud, oui. Donc il y a un défi de gouvernance, et un sous-défi de compétence.
Et cela, il faudrait que certains États puissent, euh, accepter de perdre un peu leur souveraineté. Le grand Nigéria, si le Nigéria a besoin d’argent et qu’on leur dit « Non, vous ne pouvez pas imprimer ou faire fonctionner la planche à billets », qu’est-ce que le Nigéria va dire ? Donc il y a un défi à ce niveau.
Et enfin, je peux dire que je vois aussi un défi de convertibilité. Parce qu’il ne faut pas créer la monnaie pour créer la monnaie, il faut que cette monnaie soit utile, durable, stable, reconnue par les autres monnaies.
Vous savez que je ne peux pas convertir le CFA aujourd’hui en France à Paris. Pourtant, c’est un héritage de la colonisation. Je ne peux pas prendre le CFA aujourd’hui pour aller en Chine et acheter des marchandises, ni aux États-Unis. Le CFA ne vaut que pour l’Afrique de l’Ouest. Je ne peux même pas l’utiliser dans la zone CEMAC, CFA chez nos frères de l’Afrique Centrale, je dois d’abord le changer. C’est ça la convertibilité.
Donc créer une monnaie Eco commune pour qu’elle ne soit pas convertible, ça ne sert à rien. Or, pour que la monnaie soit convertible, il faut que sa parité ne soit pas fixe, il faut enlever la fixité, pour que ça soit une parité variable. Donc 1 € ne va plus faire 655 francs CFA, ça peut faire 600, 700, 580, et ça varie, ça fluctue. Ça, les chefs d’État ont peur de ça ! (Rires)
J’ai suivi le président Ouattara qui dit « Non, la fixité elle est bien, elle nous a permis d’être résilient devant les chocs exogènes. » Oui, il a parfaitement raison. Mais on ne peut plus continuer avec cette fixité parce qu’elle a une limite : c’est qu’elle doit toujours être arrimée à une monnaie forte comme l’euro. Or, c’est tout cela qu’on veut éviter en créant l’Eco.
Donc, il y a un défi à ce niveau, le défi de convertibilité qu’il faudrait qu’on puisse résoudre également. »
Pour finir, comment rassurer les populations et les acteurs économiques sur les impacts de l’Eco, notamment en ce qui concerne le pouvoir d’achat, la stabilité des prix et la souveraineté monétaire ?
Moïse T. KEREKOU : Vous voyez que j’avais un peu abordé ça au niveau de l’étape microéconomique en disant qu’après tout, c’est les individus, les peuples et les acteurs économiques, les agents économiques qui sont les principaux bénéficiaires et qui n’ont pas été associés. Euh, donc c’est une question très importante.
Pour le premier volet c’est quoi, le pouvoir d’achat, il faut déjà dire aux populations que la monnaie ne crée pas la richesse ni la pauvreté. Vous avez beau avoir une bonne, belle monnaie ou une bonne monnaie, si vos politiques nationales ne sont pas bonnes, si vos réformes économiques ne sont pas bien menées, si vous n’aviez pas intégré les principes de bonne gouvernance, votre monnaie ne peut rien.
Je sais que les panafricanistes disent beaucoup de choses qui rentrent dans la conscience des peuples et on a l’impression que quand on va changer notre monnaie, on va devenir riche. Non, ce n’est pas vrai.
La monnaie ne crée ni richesse ni pauvreté, mais c’est un levier de croissance et de développement.
Lorsque, par exemple, nous avons une monnaie commune et que les barrières commerciales, les droits de douane par exemple sont levés, quand j’importe ma marchandise via le Togo ou le Ghana, du moment où je paie les droits de douane là-bas, je ne dois plus payer les droits de douane jusqu’à ce que ma marchandise arrive au Bénin. C’est ça le tarif extérieur commun de l’union douanière.
Mais aujourd’hui, si je fais l’erreur de débarquer ma marchandise au Ghana, arrivée au Togo ils vont mettre droits de douane, arrivée au Bénin, à Hillacondji, ils vont encore mettre. Donc ça va augmenter le coût de revient qui aura un impact sur mon prix, le consommateur va le sentir.
Avec une monnaie commune donc, il y aura forcément, une maîtrise de l’inflation. Donc ça donne du pouvoir d’achat, la ménagère elle est heureuse, c’est ce qu’on appelle le panier de la ménagère.
Donc voilà comment elle peut avoir un impact.
Sur la stabilité des prix, oui ! Mais là, il faut qu’on ait de bons mécanismes pour que, euh, les commerçants véreux ne puissent pas faire des arrondis abusifs parce que toutes les monnaies locales doivent être converties maintenant en Eco.
Et je ne sais pas encore le taux de conversion, mais quand vous allez faire des conversions et qu’il y a des 2, 3 ou bien les virgules et quelques là, on commence à faire les arrondis. Il faut faire très attention, donc il faut un mécanisme de contrôle.
Et il faut aussi des mesures d’accompagnement. Des mesures d’accompagnement, envers des entreprises qui ont emprunté dans des banques, envers des entreprises qui ont des crédits commerciaux, en cours. Ça va certainement secouer au début. Donc, il faut forcément des mesures d’accompagnement pour gérer cette stabilité des prix.
Et enfin, la souveraineté monétaire. Nous, nous allons forcément perdre en souveraineté monétaire nationale ou régionale, parce que nous n’allons plus utiliser le franc CFA, et d’autres entités seront obligées de nous dicter les règles, comme le Nigéria également va perdre. Mais nous gagnons en souveraineté monétaire régionale de la CEDEAO.
Et c’est ensemble qu’on devient plus forts.
Donc au niveau de la souveraineté monétaire, il n’y aura pas d’inquiétude, il faut juste expliquer aux États que ce que vous perdez au niveau national, vous allez le récupérer au niveau collectif. Or aujourd’hui, avec la mondialisation, avec la globalisation ce sont les grands ensembles qui sont forts !
C’est pour ça, les pays de l’Union européenne, ils ont compris, ils se sont mis ensemble. Qu’est-ce qu’un pays comme 15 millions d’habitants comme le Bénin peut faire devant un pays de 1 milliard 500 millions d’habitants, la Chine ? 1 milliard 600 millions d’habitants, l’Inde ? L’Union européenne fait 400 et quelques millions d’habitants. Les États-Unis…
Donc, ah, sur l’arène, sur le marché international, on est faibles, c’est pour ça qu’on nous taquine. (Sourire)
Mais dès qu’on devient un ensemble de 450 millions d’habitants, ah ! Ça change tout ! On peut s’imposer. On peut imposer sur les grands marchés de bourse, la bourse de Londres, la bourse de New York, la bourse de Dubaï, le prix de notre coton ! Le coton aujourd’hui est produit par au moins six pays de de la CEDEAO.
Voilà, on peut s’imposer. Donc c’est du tout bénéfique pour la souveraineté monétaire régionale collective.
Merci beaucoup Monsieur Moîse KEREKOU pour cet entretien très enrichissant
Interview réalisé par Sabine KIKPADE
