Depuis 2016, le défilé du 1er août s’est refermé sur lui-même : ce qui rassemblait autrefois civils et militaires dans chaque chef-lieu des départements du pays est devenu l’affaire d’une seule institution. Deux témoins de l’ancienne ferveur racontent ce qui s’est perdu et ce qu’il resterait à sauver.

Il y a eu un temps, pas si lointain, où le 1er août ne se vivait pas devant un écran de télévision, mais dans la poussière des rues, au rythme des tambours. Trois jours avant la date, déjà, quelque chose changeait dans l’air de chaque ville du pays. Le flambeau circulait de main en main, les répétitions résonnaient jusque tard le soir, et l’on sentait que l’indépendance appartenait à tout le monde pas seulement à ceux qui portaient l’uniforme. « Tout le monde faisait le défilé, les paysans, les élèves, les femmes et plusieurs couches sociales », se souvient Ibrahim Fousséni, qui a connu cette ambiance dès les années 1960 une époque où associations, écoles et corps de métiers marchaient fièrement aux côtés des militaires, chacun avec sa bannière, son pas, sa fierté propre. Depuis 2016, dit-il avec une pointe d’amertume dans la voix, cette fête a été vidée de son contenu. Maïmounatou Seko garde, elle aussi, le souvenir précis de ce qui existait avant. Parakou, Porto-Novo, Abomey, Natitingou : chaque chef-lieu de département avait alors son propre défilé, où la population civile se mêlait aux militaires dans une même liesse locale. Aujourd’hui, il ne reste plus que le grand défilé officiel militaire, et ce sont désormais les militaires seuls qui y marchent, loin des regards du reste du pays.

 Ce qui a justifié la rupture

Trois raisons reviennent, presque comme une explication officielle apprise par cœur : le coût, jugé trop lourd pour multiplier les défilés à travers le pays ; la situation sécuritaire dans le Borgou, l’Alibori, l’Atacora et la Donga rendant toute mobilisation risquée dans le Nord ; et l’image, Cotonou étant jugée plus adaptée pour recevoir chefs d’État et invités étrangers. Des arguments rationnels, sans doute. Mais qui n’effacent pas ce qu’ils ont emporté avec eux.

Ce qu’il reste de cette communion perdue

« Les enfants défilaient, les fanfares, les artisans. Ça créait une vraie communion », se remémore Maïmounatou Seko, comme on raconte un souvenir d’enfance qu’on sait ne plus jamais revivre. Cette communion civile, remplacée par un défilé strictement militaire, a laissé une empreinte creuse dans le quotidien local : moins d’activité économique le jour de la fête, moins d’engouement chez les jeunes, et un sentiment diffus d’éloignement des décisions qui se prennent ailleurs, loin des chefs-lieux de province. Ibrahim Fousséni, septuagénaire lui, s’inquiète surtout de ce qui ne sera plus transmis : « il faut que nos enfants d’aujourd’hui puissent connaître cet événement», insiste-t-il, comme on plaide pour ne pas laisser un souvenir s’éteindre tout à fait. Un souhait simple, qu’il aimerait voir porté autrement par les autorités.

Un compromis, pour ne pas tout perdre

Sans rejeter la centralisation devenue la norme, Maïmounatou Seko propose une voie médiane : garder le grand défilé militaire à Cotonou pour le prestige et la mise en scène internationale, mais redonner aux départements une fête civile allégée scolaire, culturelle, associative. « Même une heure de défilé civil suffirait », dit-elle, avec la conviction de celle qui croit encore possible de raviver une flamme, « que chaque Béninois se sente concerné ».

Un souvenir qui s’efface, faute d’être renouvelé

Rien, pour l’instant, n’indique un retournement. Les préparatifs du 66ᵉ anniversaire, en 2026, se concentrent encore exclusivement sur Cotonou, dans un format essentiellement militaire. Dans les départements, le 1er août se fête désormais à un rythme plus discret, plus silencieux au risque, redoute Ibrahim Fousséni, de devenir un jour férié comme un autre, vidé de sa mémoire et de son sens. Reste alors une question, simple mais lourde de sens : une fête de l’indépendance peut-elle rester populaire si elle n’est plus, sur tout le territoire, que le défilé d’une seule institution quand elle fut, un jour, celui de tout un peuple ?

 BRISSO Cécile (Stg) & Leylath TORO ( Stg)

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