Au Bénin, la médecine moderne et la médecine traditionnelle coexistent depuis des générations. Si leurs approches diffèrent, elles se retrouvent souvent autour d’un même patient. Entre croyances, habitudes culturelles et impératifs médicaux, de nombreux béninois naviguent entre l’hôpital et le tradipraticien. Une réalité qui interroge la complémentarité entre ces deux systèmes de soins.
La scène est courante dans de nombreuses localités du pays. Avant de franchir les portes d’un hôpital, certains patients consultent d’abord un tradipraticien. D’autres suivent simultanément les traitements des deux médecines, convaincus que chacune d’elle répond à des besoins différents.
Selon Juste Hagbè, infirmier diplômé d’État, les tradipraticiens sont fréquemment sollicités pour les fractures, les luxations, les maladies perçues comme mystiques, l’infertilité, certaines affections dermatologiques, les hémorroïdes ou encore certains troubles mentaux. « Les patients se tournent vers eux en raison des croyances culturelles, de la proximité, de la confiance qu’ils leur accordent et parfois du coût moins élevé des soins », explique-t-il.
Le tradipraticien Boro Orou Yérima Moussa confirme cette tendance. « Nous recevons toutes sortes de malades, mais nous intervenons surtout sur les envoûtements et les maladies mystiques », affirme-t-il.
Deux parcours de soins qui se croisent
Sur le terrain, les itinéraires thérapeutiques sont rarement linéaires. « Beaucoup de patients arrivent à l’hôpital seulement après l’échec d’un traitement traditionnel ou lorsque leur état s’est aggravé », observe Juste Hagbe. Cette situation entraîne parfois des complications et oblige les équipes médicales à reprendre entièrement la prise en charge. À l’inverse, certains tradipraticiens reconnaissent leurs limites. « Lorsque le patient ne guérit pas malgré nos soins ou lorsqu’une intervention chirurgicale s’impose, nous l’envoyons à l’hôpital », confie Boro Orou Yérima Moussa. Pour les patients, cette double démarche paraît naturelle. « Chez le médecin, je sais que je reçois des soins appropriés. Chez le tradipraticien, il voit parfois des choses qui dépassent notre compréhension », témoigne Aboubacary Brisso.
Entre concurrence et complémentarité
Les deux systèmes de soins interviennent souvent auprès des mêmes patients, sans véritable coordination. « Il existe à la fois une concurrence et une complémentarité. La concurrence apparaît lorsque chacun cherche à traiter le même malade sans collaboration », analyse l’infirmier. Pourtant, les tradipraticiens constituent souvent le premier recours dans les communautés rurales et peuvent contribuer au référencement précoce vers les structures sanitaires. « Nous sommes un complément de l’hôpital. Certaines maladies relèvent de nos compétences, d’autres nécessitent la médecine moderne », estime le tradipraticien.
Du côté des établissements sanitaires, les orientations vers les tradipraticiens ne sont pas officielles. Néanmoins, plusieurs professionnels reconnaissent l’importance de prendre en compte les réalités culturelles des patients, à condition que cela ne compromette pas leur traitement médical.
Une collaboration encore à construire
Tous les acteurs interrogés reconnaissent toutefois que plusieurs obstacles freinent une véritable coopération. Le manque de confiance réciproque, l’absence d’un cadre légal de collaboration, ainsi que les différences de conception de la maladie compliquent les échanges entre les deux univers. « Nous avons besoin d’un texte officiel qui organise la collaboration entre tradipraticiens et médecins », plaide Boro Orou Yérima Moussa. Pour Juste Hagbe, la solution passe par « un cadre formel de collaboration, des formations communes, un meilleur système de référencement et une sensibilisation des populations ». Au centre, le patient. En attendant une reconnaissance institutionnelle plus claire, les patients continuent de construire eux-mêmes leurs parcours de soins, alternant entre médecine conventionnelle et médecine traditionnelle selon leurs convictions et leurs besoins.
Au-delà des divergences, un objectif rassemble les deux univers : soulager et guérir. Reste désormais à savoir si cette complémentarité de fait pourra, un jour, devenir une véritable complémentarité organisée au service de la santé publique.
Leylath TORO (Stg)



